29 posts tagged “données autobiographiques”
Je dois l'avouer au
risque de me faire mal voir de l'intelligentsia de la ville de
province où je réside (cela dit, depuis qu'ils ont appris
sur mon blog que je n'aime pas trop Béla Bartok, je ne risque
plus grand chose), mais je n'apprécie pas excessivement la
peinture en général et la peinture contemporaine en
particulier. Ce n'est certainement pas moi qui irais mettre des
sommes folles pour acheter un pot de peinture dispersé sur une
toile avec une plus ou moins grande élégance. Ce n'est
certainement pas moi que l'on verrait dans les galeries un verre de
champagne à la main discourant de façon savante sur la
subtilité de réalisation de tel nouvel artiste, valeur
montante incontestable du marché de l'art.
Aussi le lecteur de
ce blog s'étonnera-t-il peut-être que je lui parle d'une
jeune artiste berlinoise dont l'oeuvre a su me séduire et que
l'on a coutume d'appeler là-bas par son seul prénom,
Julia. Je fis sa rencontre dans des circonstances particulières
qu'il faut sans doute préciser si l'on veut bien comprendre la
part sentimentale et purement personnelle qui s'attache dans mon
esprit à son oeuvre.
Il se trouve que
l'été dernier, j'étais à Berlin pour des
raisons dans le détail desquelles je n'entrerai pas (disons
pour satisfaire l'insatiable curiosité de mes éventuels
lecteurs assidus qu'à l'instar de Marlène Dietrich,
j'ai toujours une valise à Berlin). J'avais été
invité chez la mère de l'artiste par une amie commune.
La mère, une dame charmante, nous avait accueillis à
bras ouverts dans son appartement situé au rez-de-chaussée
d'un ancien immeuble ouvrier donnant sur un jardin intérieur.
Nous avions pris le thé sur la terrasse et discuté de
ses chats. Nous n'avions fait qu'entrapercevoir Julia qui nous avait
gratifié d'un bref salut lorsque nous étions entrés,
pourtant sa présence planait sur ce lieu. Il faut en effet
préciser que malgré la renommée dont elle
commence à jouir dans le milieu artistique berlinois, Julia
vit toujours chez sa mère. « Il faut l'excuser,
elle est un peu sauvage, c'est son tempérament d'artiste, je
suppose. » nous confia sa mère avant de nous
montrer l'installation que Julia était en train d'élaborer
dans le jardin de l'immeuble – car dans sa conception, l'art ne
devait certainement pas se restreindre aux lieux prévus pour
cela mais imprégner la vie quotidienne de chacun – et
qu'elle avait baptisée « Salat für Schninke ».
La soirée était déjà bien avancée
lorsque nous décidâmes, mon amie et moi, d'abandonner
notre hôtesse. Alors que nous étions sur le pas de la
porte à nous dire au-revoir, Julia sortit de sa chambre
qu'elle avait transformé en atelier et me fixant droit dans
les yeux avec une intensité troublante, me tendit un rouleau
de papier en me disant : « das ist für dich. »
(« c'est pour toi. ») Troublé, je ne sus
que répondre et ce n'est que plus tard que j'osais dérouler
le précieux rouleau : il s'agissait de deux oeuvres originales
de Julia dont elle m'avait fait cadeau et dont je vous offre la
reproduction en lien ici et là.
Certes, on pourra peut-être dire que l'oeuvre de cette jeune artiste manque un peu de maturité. Mais pour une artiste de trois ans et demi, c'est tout de même très bien!
Il me faut rassurer
mes fidèles lecteurs (s'il en reste quelques-uns). J'ai enfin
repris le contrôle de moi-même (voir les notes through the looking glass pour ceux qui auraient raté les épisodes du feuilleton) .Vous expliquer comment à
la faveur de la métempsychose (sic) d'un moine du monastère
de Tengboche dans l'Himalaya je pus me débarrasser de mon
double maléfique serait un peu trop long à vous
expliquer. Ce sera pour une autre fois, je pense. Evidemment, je ne
dis pas qu'il ne reste aucune trace en moi de cet être venu
d'au-delà du miroir. Disons qu'il fait maintenant partie des
multiples personnalités que j'essaye à grand peine de
contenir en moi (schizophrénie quand tu nous tiens!) J'ai bien
conscience que je dois des excuses à ceux et celles que mon
double a tenté d'abuser. Il ne le refera plus, je le promets,
ou alors avec mon consentement...
Sachez que les
réponses positives de ceux qui ont cru de bonne foi que
c'était moi qui leur avait adressé un message m'ont
touché. Je vous proposerais bien à tous, profitant des
derniers moments de chaleur estivale, d'organiser un barbecue dans
mon appartement, mais je ne crois pas que mon propriétaire
soit d'accord. En plus en ce moment, je suis complètement
overbooké (traduisez : j'ai une quantité astronomique
de livres à lire pour préparer la rentrée). On
pourra donc se voir ici et sur vos blogs respectifs, ce qui n'est
déjà pas si mal. Promis, si j'ai un créneau qui
se libère, je vous fais signe...
Bonne rentrée à tous.
Vendredi. Dernier jour de
la semaine. Au moment de me lever, je constate que ça doit
bien faire quinze jours que je ne me suis pas rasé. Je
m'arrache une partie de la joue droite en voulant enlever les poils
qui s'y trouvaient, puis je me souviens subitement que j'avais décidé
de me laisser pousser la barbe. Je décide de conserver une
barbe asymétrique, ça devrait être extrêmement
tendance cet hiver (et si on me demande pourquoi je porte une barbe à
moitié rasée, je pourrais toujours répondre que
c'est pour symboliser la dualité profonde de l'Homme, être
de nature et de culture tout à la fois etc.) Bref, après
m'être à moitié rasé, j'enfile ma chemise
et noue ma cravate avant de me souvenir que je ne porte pas de
cravate et que ce que j'ai noué autour de mon cou est le
cordon d'alimentation de ma bouilloire électrique.
J'arrive au collège où je travaille, quelques temps plus tard. Sur le perron je croise ma principale qui me dit : « Vous n'oublierez pas... » « Quoi encore ? » « Ah, je ne sais plus, j'ai oublié... »
Je passe le reste de ma
journée à somnoler face aux élèves.
Lorsqu'ils font trop de bruit et qu'ils me réveillent, je me
mets à chanter la partition de Wotan dans la Walkyrie, ça
les calme cinq minutes, mais je suis obligé de recommencer
régulièrement, ce qui me fatigue beaucoup. Il faut
néanmoins que je récupère, ce soir j'ai théâtre
et je ne peux pas me permettre de n'être pas en forme. Enfin la
journée s'achève alors que j'étais sur le point
d'entamer la partition du Crépuscule des Dieux.
Je rentre chez moi, histoire de me changer tel qu'en moi-même l'éternité pourrait le faire. Et puis je vais au théâtre. En tant qu'acteur cette fois-ci. Comme prévu, j'ai préparé un texte à proposer au groupe dont je fais partie. Il s'agit de Cromwell, un drame de Victor Hugo que personne n'a jamais eu le courage de jouer jusqu'à présent sous prétexte qu'il fait plus de quatre cent pages. Comme si ça pouvait me décourager! J'entame la lecture. Peu à peu, la salle se vide, les membres du groupe s'en vont un à un. Vers cinq heures du matin, il ne reste plus que moi et l'intervenante. J'ai presque fini et je constate qu'elle s'est endormie. « QUAND SERAI JE ENFIN ROI!!! » La dernière réplique l'a réveillée. Elle se dresse sur sa chaise, se frotte les yeux et parvient péniblement à faire une remarque en baillant : « Ce n'est pas un peu long tout de même pour une troupe de théâtre amateur ? Et cent personnages à jouer pour dix comédiens, ça me paraît un peu beaucoup tout de même, et encore je n'ai pas compté les figurants. » « Ah, évidemment, si on décide de monter un spectacle au rabais, on peut toujours jouer une pièce de Corneille ou de Racine, mais bon ce sera du vu et du revu alors que pour Cromwell, nous sommes les premiers sur le coup. » « Ouais, il faudra qu'on y réfléchisse tous ensemble. » Je vis à son air soucieux que j'avais ébranlé ses certitudes et que, bouleversée par ce qu'elle venait d'entendre, elle n'arrivait pas encore à admettre que cette pièce était celle qui s'imposait pour notre groupe. C'est le coeur confiant que j'allais me coucher. Car l'air de rien, c'était déjà le week-end et il fallait que je me repose. La semaine prochaine s'annonçait particulièrement éprouvante...
Jeudi.
Je me lève avant les aurores, à une heure où les gallinacés à crête rouge dorment encore paisiblement dans leur poulailler. Je bois (oui, comme beaucoup de professeurs, je commence à boire dès le matin) mon thé noir, je me lave et je pars sur la route affronter mon terrible destin de professeur.
Sur le perron de mon
collège, je croise ma principale qui me dit : « Vous
n'oublierez pas... » «Le conseil de mi-trimestre de
5ème truc ? Bien sûr que non. » Dans la salle
des professeurs, je croise une collègue de maths qui effectue
autour de l'ordinateur une sorte de danse du ventre hypnotique (les
profs de maths ont parfois des rituels étranges dont la
signification ésotérique échappe à la
populace vulgaire). Alors que je lui demande s'il s'agit d'une danse
de la pluie, elle me répond qu'il ne reste plus qu'un jour
pour rentrer les notes avant l'édition des bulletins de
mi-trimestre et qu'elle est trop à la bourre. Eh merde! Je
viens de me rendre compte que je n'ai encore rentré aucune
note dans ce fichu ordinateur.
Alors que je commence à
désespérer, la sonnerie se met à retentir,
m'appelant irrésistiblement vers mon devoir qui est de
m'occuper d'une bonne cinquantaine d'élèves de sixième
(quel ministre a dit que les effectifs diminuaient dans le secondaire
?) Comme d'habitude il n'y a pas suffisamment de place pour caser
tous les élèves, ce qui m'oblige à en placer
certains dans l'armoire à côté des manuels
d'anglais. Je fais attention néanmoins, les consignes de
sécurité sont formelles: pas plus d'un élève
par étagère. Le cours commence tant bien que mal entre
les « Monsieur, j'ai oublié mon classeur. »
« Monsieur, je peux aller aux toilettes ? » et
les « Monsieur vous avez corrigé nos contrôles
? » Evidemment, à quatre par table les élèves
sont un peu serrés, mais comme il n'y aura pas de chauffage
cet hiver pour cause de restriction budgétaire, il est
important qu'ils s'habituent tout de suite à la chaleur
humaine.
Les deux premières
heures de la matinée se passent sans accroc. Dès que la
sonnerie retentit je jette les élèves hors de la salle
et me précipite vers la salle des professeurs, bousculant au
passage une collègue d'histoire et un collègue de SVT.
Je constate que je ne me suis pas adonné au jogging durant des
années pour rien! Je suis le premier à franchir,
victorieusement, le seuil de la salle. Je me jette sur l'ordinateur
en agitant frénétiquement la souris pour ouvrir le
fichier de notes. Mon nom est inconnu du fichier et je me retrouve
toujours avec le même message d'erreur. De désespoir, je
laisse la place à ma collègue d'anglais, arrivée
cinq minutes après tout le monde.
C'est décidé, demain j'arrête la course à pieds et je me remets à fumer!
Le reste de la journée
se passe sans problème. Je dis du mal de tous les élèves
au conseil de mi-trimestre comme la plupart de mes collègues
et cherche à savoir avec qui couche la mère de Kévin,
malheureusement mes collègues n'en savent pas plus que moi (je
me demande vraiment à quoi ça sert d'habiter sur
place).
À peine mes cours terminés j'enchaîne sur l'atelier théâtre. L'atelier théâtre est un truc que j'avais proposé en début d'année à ma principale pour échapper au dispositif des études du soir mis en place cette année pour les élèves faiblards. N'ayant pas fait de publicité et ayant intimé à mes collègues de français de ne surtout pas en parler à leurs élèves, j'imaginais avoir deux élèves grand maximum à qui j'aurais fait apprendre un sketch de Raymond Devos ou d'Abricot. Et j'aurais consacré le reste de mon temps à jouer au mikado avec eux. Et mon plan avait marché jusqu'à la semaine dernière. Malheureusement, les deux élèves présents le jeudi précédent n'ont pas su tenir leur langue et je constate lorsque je viens chercher les élèves de mon atelier qu'ils sont un bon millier. J'aperçois des cars garés sur le parking du collège, les élèves que j'ai en face de moi sont venus de Calais, de Strasbourg, de Quimper et de Perpignan, tous attirés par mes indéniables talents d'homme de théâtre. Ils sont vraiment trop nombreux, pour commencer, je vire tous ceux qui portent des tennis. Mais les perfides les enlèvent et reviennent me voir en prétendant qu'ils sont venus pieds nus. Je décide alors de les féliciter de vouloir participer à la réalisation d'un film bollywoodien. Je les préviens qu'il va leur falloir apprendre à parler l'hindi et peut-être aussi le tamoul, parce qu'il faut tenir compte des minorités ethniques, à prononcer l'anglais avec un accent bengali parfait et à jouer des morceaux de Ravi Shankar au sitar (il y a très peu de musique de Ravi Shankar dans les films bollywoodiens, mais ils ne sont pas censés le savoir). Tout cela ne semble pas les décourager, pas plus que de savoir qu'il va falloir jouer avec des tigres affamés sans muselière, ce dernier détail aurait même plutôt tendance à redoubler leur enthousiasme.
Une idée de génie germe alors dans ma tête : c'est l'occasion rêvée pour moi de réaliser enfin le projet qui me tenait à coeur depuis tant d'années, monter le fameux opéra maudit d'Offenbach, Pas y toucher. Je commence donc les auditions pour savoir qui jouera le rôle de Jack Lang, de Napoléon III, de la Joconde et de la Vénus de Milo. Il faudra que j'en parle à la prof de musique, qu'elle s'occupe de la partie musicale du spectacle. Les auditions se terminent vers cinq heures du matin, heure à laquelle je peux enfin rentrer chez moi, histoire de faire une sieste d'une demie heure avant de repartir. Il faut bien que je dorme un peu parce que la journée de demain va être crevante comme d'habitude!
En exclusivité sur ce blog et nulle part ailleurs, la suite de votre feuilleton quotidien.
Mercredi. Encore une fois, je suis obligé de me lever aux aurores. Si j'étais un professeur normal, le mercredi je ne ferais rien. Je me contenterais de me lever à 14h et passerais mon après-midi à regarder Gulli en buvant du coca et en mangeant des fraises tagada (oui les profs ont souvent une tendance régressive, type grands enfants passifs). Mais, voilà, je ne suis pas un prof ordinaire : cela fait vingt cinq ans que j'essaye désespérément d'avoir l'agrégation de lettres (certes j'ai commencé jeune, me direz-vous, mais pour ce que ça m'a avancé). Cette année-ci sera la bonne, je le sens, aussi faut-il que je mette toutes les chances de mon côté. Et le mercredi, c'est le jour dévolu à la préparation de cet éminent concours.
Après les débarbouillages et ingurgitation de liquide chaud d'usage, je commence par me rendre à l'IUFM pour un cours de didactique. Effet de la décentralisation, les différents cours de la journée sont tous situés à des endroits différents. Le formateur chargé de la partie didactique et qui s'est aimablement proposé pour faire l'interface avec ses collègues de la fac nous informe que Madame Bidule qui doit nous faire cours sur l'oeuvre au programme du Moyen-âge ne sait pas encore où elle fera cours. « Mais elle m'a chargé de vous dire qu'elle vous le communiquerait au moyen de signaux lumineux envoyés en morse depuis le parc de Montjuzet. » « Excusez-moi. Elle a précisé à quelle heure commencerait l'envoi du message ? » « Entre 12h et 13h en fonction de la météo. »
Le cours de didactique
achevé, je me rends donc à un endroit de la ville où
je peux embrasser d'un seul regard le parc Montjuzet et ainsi
détecter d'éventuels signaux lumineux. Après un
« Hortefeux t'es trop affreux », « Merde
à celui qui décodera ce message » et « Je
te jure Elodie, je recommencerai plus, de toute façon cette
fille ne compte pas pour moi » (c'est dingue le nombre de
messages en morse que peuvent s'envoyer les gens depuis le parc
Montjuzet un mercredi après-midi), je tombe enfin sur le bon :
« Avis aux agrégatifs internes : le cours de Madame
Bidule aura lieu à 13h à l'usine Michelin n°327 ».
326 usines Michelin plus tard (ils pourraient quand même marquer le numéro sur les usines!) je trouvai le cours de littérature médiévale. « Pourquoi faisons-nous cours ici et pas à la fac ? » demande un de mes coreligionnaires (oui, passer l'agrégation en pensant qu'on l'aura un jour relève de la foi) aussi peu doué en orientation que je le suis. La prof prend un air mystérieux et sort une lettre de sa poche qu'elle commence à nous lire. « à tous les fumistes qui étudient la littérature avec des feignasses qui préfèrent faire des études plutôt que de travailler pour enrichir le Saint Capital : si vous vous avisez de préparer les candidats à l'agrégation interne et que l'un de ceux que vous avez formés a l'outrecuidance d'obtenir ce concours qui permet de travailler moins pour gagner plus, soyez sûrs que vous vous retrouverez mutés d'office à l'université de Maubeuge (que nous créérons spécialement pour vous). Signé : Drcs. » Nous nous taisons, ayant soudain le sentiment d'appartenir à une confrérie secrète dont les activités ne peuvent être dévoilées au commun des mortels (et je ne vous en parle sur ce blog que sous le couvert de l'anonymat en espérant que vous garderez ces informations pour vous).
À peine le cours de littérature médiévale terminé, je repars en direction de la faculté pour suivre un cours sur la littérature du XVIIème siècle. Le prof passe l'heure à dire que l'auteur au programme est un gros nullard doublé d'un hypocrite lèche-bottes et que s'il n'avait tenu qu'à lui il l'aurait laissé croupir en prison dix bonnes années de plus, mais que Louis XIII était finalement un roi beaucoup trop généreux.
Ce cours fini, il en
reste encore un. Je repars, direction le siège social de
l 'association des amis de la 2CV. C'est là que la prof
qui assure la partie du programme sur le XXème a exigé
de faire cours. En hommage à la 2CV de Julien Gracq rachetée
par Bernard Lortholary et qui aurait servi, selon la légende,
de modèle à l'automobile de la Presqu'île.
Après de multiples déambulations dans les rues qui me
rapprochent insensiblement des héros de l'auteur susnommé,
j'arrive à ce fameux siège. C'est ainsi que finit cette
journée de cours de huit heures.
Mais si la journée
se termine, la soirée, elle, ne fait que commencer. Et ce
soir, j'ai rendez-vous avec... comment s'appelle-t-elle déjà
? Titefee ou un truc dans le genre, mais je subodore que c'est un nom
d'emprunt qui ne correspond pas à son patronyme réel.
Quoiqu'il en soit, je suis devant le restaurant à l'heure
dite, ma liasse de madrigaux à la main. Enfin elle arrive,
avec cinq minutes de retard quand même. Première
déception, elle n'est pas très belle. Mais bon, je ne
suis pas de ces mecs futiles qui tombent amoureux en fonction de
l'apparence physique. Après les présentations d'usage,
et après que j'ai scruté attentivement, dans la demi
pénombre du jour qui tombe, la couleur de ses cheveux, de sa
peau, de ses yeux, je cherche frénétiquement le poéme
qui lui correspond. Elle me remercie et le met négligemment
dans son sac à mains comme s'il s'agissait d'un vulgaire
prospectus. Le poème que j'ai mis tant d'ardeur à
écrire! Nous entrons dans le restaurant ouzbèque où
je l'ai invitée. Je lui conseille le steak de chameau à
la sauce tartare que je sais être très bon, mais elle
préfère prendre des samoussas aux cuisses de cigognes.
Tout en mangeant, nous parlons de choses et d'autres et je me rends
compte avec déception qu'elle n'est pas très
intelligente. Mais bon, je ne suis pas de ces mecs prétentieux
qui tombent amoureux en fonction de l'intelligence. Deux heures plus
tard nous nous nous quittons sans qu'il ne se soit rien passé
(mais je ne joue jamais à colin maillard le premier soir, je
suis un garçon respectable).
Rentré chez moi, alors que je me demande quoi penser de cette soirée (à savoir « lorsqu'elle m'a dit que son équipe de foot préférée c'était Saint Etienne, était-ce un message codé pour me faire comprendre qu'elle était folle amoureuse de moi ? »), je reçois un mél de la demoiselle ainsi formulé : « Concombre, désolée mais tu n'es vraiment pas mon genre, je te remercie pour cette soirée, c'était sympa, mais je pense qu'il vaut mieux qu'on en reste là. Sans rancune. PS. Pour ce qui est de ta facture d'électricité, je te la renvoie par la poste, elle te sera plus utile qu'à moi. » En parcourant la liasse des madrigaux que j'avais emportée avec moi, je constate effectivement que j'avais confondu avec mes factures d'EDF, de téléphone et de loyers non payés. L'aurait-elle mal pris ? En tout cas une chose est sûre, c'est que cette fille (je ne me rappelle toujours pas son nom) est beaucoup plus moche et beaucoup plus conne que ce que je pensais. Bon débarras! Je passe le reste de la nuit à composer une violente satire où je la dépeins sous les traits d'un crapaud changé en mobylette slovaque de couleur orange. Et puis je vais me coucher. Parce que la journée qui m'attend demain risque d'être sacrément éreintante.
La suite de cet incroyable feuilleton que vous attendez tous.
Mardi. Réveil
douloureux. Ça m'apprendra à tchater jusqu'à pas
d'heure avec des inconnues sur internet. Ma mère m'avait
pourtant mis en garde contre les dangers de la condition de
célibataire. Quoiqu'il en soit il faut que je me prépare
et que je parte, voyageur matinal à destination d'un lieu où
une foule béate et transie d'admiration attend que je lui
délivre, tel le messie, la quintessence de mon savoir
livresque.
Sur le perron de mon collège, je croise la principale qui me lance : « Vous n'oublierez pas la.. » « la réunion de présentation des évaluations d'entrée en sixième ? Non bien sûr! » J'ai la furieuse impression d'être Bill Murray dans un jour sans fin. Mais j'ai beau chercher à l'horizon, nulle trace d'Andy MacDowell.
Alors que je commence
paisiblement ma journée, un drame atroce vient interrompre
l'agréable somnolence dans laquelle mes élèves
se laissaient bercer en m'écoutant parler de la visée
argumentative et de la fonction herméneutique du discours
narratif de l'histoire cadre des 1001 nuits. Anthony s'est fait voler
son stylo! Et je connais Anthony, tant qu'il n'aura pas récupéré
son stylo, je n'aurai pas la paix et ne pourrai poursuivre mes
passionnantes explications. Je mène aussitôt une enquête
diligente, interrogeant les témoins, torturant et menaçant
les suspects, leur promettant l'amnistie s'ils me communiquent le nom
de leurs complices jusqu'au moment où Anthony se rend compte
qu'il avait laissé son stylo au fond de son sac. Pour le punir
de ses accusations mensongères, je lui attache les mains dans
le dos et le condamne à recopier le reste du cours avec ses
dents, pour le plus grand plaisir de ses collègues collégiens.
Au cours suivant, je constate que mes élèves de sixième ne sont plus aussi calmes qu'ils l'étaient en début d'année. Arrivé à la moitié de l'heure, je constate que je ne m'entends plus moi-même, particulièrement dans les moments où je ne parle pas. M'interrompant un instant (tout à la fois de parler et de me taire), je m'approche subrepticement de deux fauteurs de trouble patentés et d'un geste vif et précis je les saisis par le col et les propulse par la fenêtre ouverte. La classe se calme d'un coup. C'est un procédé qui produit toujours son petit effet, surtout lorsque je fais cours au premier étage. Par acquit de conscience, je jette tout de même un oeil par la fenêtre. Les deux élèves ont rebondi sur la pelouse et sont debout comme si de rien n'était. C'est scientifiquement prouvé : il n'y a rien de plus résistant qu'un élève de sixième, si ce n'est peut-être Jean Moulin.
Le reste de la matinée et de l'après midi se passe sans incident majeur. Je profite de mes quelques instants de répit pour corriger quelques copies. Courage! Plus que 5890 avant la fin de l'année!
Enfin arrive l'heure tant attendue de cette troisième réunion d'information sur les résultats des évaluations d'entrée en sixième qui se promet d'être aussi palpitante et riche en péripéties que la première. Les parents d'élèves, comme à l'accoutumée arrivent en ordre dispersé.
Le prof de maths qui est
en même temps le prof principal se lance alors dans une
présentation oratoire qui laisse les parents pantois :
« Mesdames et Messieurs, chers enfants, ectoplasmes
divers, bonsoir. Nous voilà réunis en ce beau soir du
mois d'octobre, alors que les feuilles mortes se ramassent à
la pelle, pour parler de feuilles mortes, elles aussi. Car hélas,
le triste événement qui nous réunit ce soir est
– il faut bien l'avouer – un des principaux responsables de la
déforestation de l'Amazonie. Oui, pourquoi sacrifier des
tombereaux de papier à imprimer des évaluations qui
nous permettent de constater que vos enfants, je dis bien les vôtres,
car c'est d'eux qu'il s'agit, vos enfants, dis-je, sont incapables de
reconnaître un nombre entier ? Choses que nous savions déjà
depuis bien longtemps... Pourquoi me direz-vous ? Eh bien, parce que
la Nation, dans son infinie bonté et sa sollicitude zélée
se soucie des compétences de ses enfants, de tous ses enfants
sans exception, même de Kévin qui n'arrive toujours pas,
après plus d'un mois de classe, à avoir son cahier de
mathématiques et à ranger correctement son classeur de
français. Oui, dans son infinie sollicitude, la nation a
décidé de vous accorder la faveur réservée
habituellement aux seuls initiés que nous sommes et à
vous faire pénétrer dans le Saint des Saints en vous
révélant que vos enfants sont de gros nullards!
Voilà pour la présentation de ces évaluations. Des questions ? »
Devant le silence abasourdi des parents, mon collègue en profite pour placer une annonce : « Et maintenant, avant de passer à la consultation individuelle des évaluations, moment que vous attendez tous, je le sais bien, une page de publicité... »
Se succèdent alors le prof de techno qui vante les mérites du pain cuit à l'ancienne par les 3ème DP3, le prof d'arts plastiques qui essaye de refourguer ses représentations abstraites de l'épopée martienne du IIIème siècle avant notre ère effectuées par ses élèves de 5ème, la prof d'histoire qui tente de placer quelques grenades non dégoupillées de la dernière guerre découvertes lors des travaux de rénovation du collège et la prof de français son essai de poésie symboliste à tendances déconstructivistes rédigé par sa classe de 4ème. Tout cela prétendûment au profit du foyer, en réalité pour pouvoir payer les repas des profs à la cantine qui sans cela en seraient réduits à mourir de faim (c'est cela aussi la réalité des établissements scolaires, on ne le dit pas assez).
La coupure publicitaire finie, nous procédons à la distribution des évaluations. Les parents les consultent et blémissent d'effroi quand ils ne défaillent pas subitement. Une mère vient me trouver et fond en larmes devant moi : « Hélas! Mon fils a totalement raté son évaluation! Que va-t-il devenir ? » « Eh bien tout d'abord, il va rater son année scolaire, ensuite il deviendra fumeur passif, il commencera à voler des stylos bic, il se mettra à sniffer de la colle cléopâtre. Bref la déchéance totale. » « Mais c'est affreux! Que puis-je faire ? » «Rien, il n'y a rien à faire...Je vous souhaite une bonne soirée, ne vous en faites pas trop, ce n'est pas bien grave, vous n'avez qu'à faire un autre enfant. » D'autres parents succédèrent à cette mère éplorée. Un père qui réclamait que l'on fouette son fils, une mère qui s'inquiétait du fait que sa fille n'ait pas lu les oeuvres complètes de Balzac et quelques autres parents inquiets que je tentai de rassurer comme je pus.
De retour chez moi, je m'avise de ce qu'il me manque un présent pour mon rendez-vous du lendemain. Des fleurs ? Trop commun. Une bague de diamant ? Trop prématuré. Des bonbons ? Trop niais. J'opte finalement pour un madrigal. Un poème bien tourné fait toujours chavirer le coeur d'une femme, j'en sais quelque chose. Petit souci cependant : j'ignore tout de l'apparence de la fille que j'ai invitée au restaurant. Dans le doute j'écris une bonne centaine de madrigaux différents selon toutes les combinaisons possibles à savoir elle est blonde/brune/ rousse/châtain avec des yeux noirs/bleus/verts/noisettes/pers, sa taille est fine/élancée/généreuse, sa peau est blanche comme le lait/ noire comme l'ébène/bronzée comme le cuivre. Ce n'est que quelques heures plus tard que je m'endors, vers quatre heures du matin. Il faut que je dorme! La journée qui m'attend demain est particulièrement chargée!
(Suite du feuilleton que je n'avais pas pu commencer hier pour cause de week-end pantouflard)
Lundi
Tout commence donc le
lundi matin à 6h30 lorsque le réveil se met à
sonner. On est lundi matin, par conséquent je peux faire la
grasse matinée. Je me rendors donc pour me réveiller
une demie heure plus tard en me rendant compte que j'ai totalement
oublié de préparer mes cours pour la journée. Je
me lève précipitamment, me rue sur mon ordinateur,
cherche les fichiers dont je dispose sur mon disque dur. C'est alors
que j'aperçois, posé sur mon bureau, le paquet de cent
trente copies que je n'ai pas eu le courage de corriger durant le
week-end qui semble m'observer d'un air narquois.Pourquoi donc ai-je
annoncé à l'ensemble de mes classes un contrôle
supplémentaire pour cette semaine qui ne contribuera qu'à
augmenter ce volumineux paquet ? Après avoir sorti mes cours
de la journée sur feuille, je pars sur la route qui conduit au
collège où je travaille.
« Vous
n'oublierez pas le pré-conseil de la 6ème bidule. »
me dit ma principale au moment où je franchis le perron du
collège. « Non bien sûr! » (comme
si j'étais du genre à oublier des réunions!)
« Et la réunion parents professeurs pour le
compte-rendu des évaluations de 6ème, non plus ? »
« Bien sûr que non! » (saperlipopette!
J'avais totalement oublié ça! Moi qui comptais passer
ma soirée à lire du Théophile de Viau, c'est
encore raté.) trois heures de cours plus tard, je me file à
la cantine de mon établissement. Un quart d'heure plus tard,
après avoir ingurgité mon plateau repas (en recrachant
cependant le plastique que je digère assez mal), je me rends à
ce fameux préconseil. Après avoir donné mon avis
sur les quarante élèves de la classe (quel ministre a
osé prétendre que les effectifs diminuaient dans le
secondaire ?) je m'en retourne au pas de course à l'autre bout
de l'établissement où j'ai donné rendez-vous au
petit Kévin pour lui apprendre à ranger son classeur de
français (je sais, je fais une fixation sur les classeurs, et
ça ne date pas d'hier, voir ma note du 17 décembre 2006 ).
Depuis mon engagement volontaire pour lutter contre les escadrons de
la mort en Argentine, je n'ai jamais rien vu d'aussi horrible que le
classeur de Kévin, Guernica à côté, c'est
de la guimauve. Evidemment, il n'est pas là. Je retourne donc
en courant au bureau de la vie scolaire où je demande à
ce qu'on m'appelle Kévin au micro. « Le petit Kévin
est attendu au CDI pour ranger son classeur de français! »
Le message ayant eu l'effet escompté, je vois Kévin
arriver, l'air ahuri comme d'habitude. Le temps d'expurger son
classeur de français des feuilles de SVT, technologie,
histoire, maths, pokémon, d'un sandwich jambon-beurre et d'une panoplie de Dark Vador qui s'y trouvent, la reprise des
cours sonne déjà.
Trois heures plus tard,
je m'apprête à partir lorsque je me souviens que j'ai la
fameuse réunion parents-professeur de présentation des
évaluations d'entrée en sixième. Je devrais
pourtant m'en souvenir : plus de mille pages à corriger en un
week-end et je ne compte même pas le temps que j'ai passé
à rentrer les résultats dans l'ordinateur (en étant
obligé de recommencer trois fois parce que je m'étais
trompé dans l'ordre alphabétique des élèves).
À peine le temps de souffler que déjà les
parents d'élèves envahissent les couloirs. Etant le
professeur de français de toutes les classes de 6ème,
je me dois d'assister à deux réunions en même
temps. J'ignore encore comment ma principale sait que je possède
le don d'ubiquité ? (ses collègues des établissements
où j'ai passé l'année précédente
l'auront sans doute informée sur mes pouvoirs paranormaux).
Je
commence la présentation des livrets dans une classe, puis me
télétransporte au premier étage où je
continue avec la deuxième. Lors de la distribution des livrets
au parents, moment solennel que j'accompagne au piano d'une musique
de Wagner, je constate qu'un livret d'évaluation s'est
visiblement égaré dans le continuum espace-temps, je
n'arrive plus à le retrouver. Je retourne dans la salle de la
première réunion où une horde de parents
d'élèves fait déjà la queue pour me poser
des questions sur les résultats de l'évaluation.
« Pourquoi mon enfant a-t-il réussi cette
évaluation alors que c'est une grosse tache ? » ou
plus classiquement : « pourquoi mon enfant a-t-il raté
cette évaluation alors que c'est un petit génie ? »
« Que me conseillez-vous de faire pour développer
son goût pour l'orthographe ? » « Pensez-vous
vraiment que le nutella développe les capacités du
cerveau ? » « Les dictées
favorisent-elles la circulation sanguine ? » « Pouvez-vous
expliquer à mon fils pourquoi cheval fait chevaux au pluriel,
moi je n'y arrive pas... » « Je conpren pa
pourkoi mon fiss fé dé fot d'ortograf... »
Je réponds tant bien que mal aux questions de mes
interlocuteurs qui se pressent autour de moi comme des fans
hystériques autour du chanteur de Tokio hôtel; en
cherchant à me rendre dans l'autre salle, je constate avec
effroi que j'ai perdu mes pouvoirs de téléportation.
L'émotion sans doute... Il va me falloir emprunter les
couloirs et les escaliers comme un vulgaire collégien.
Je me fraye un passage dans la foule toujours plus nombreuse des parents d'élèves qui affluent autour de moi. J'arrive enfin à franchir le seuil de la porte et à m'enfuir dans le couloir. Malheureusement, des parents de l'autre sixième qui passaient par-là m'ont vu et se précipitent sur moi en poussant des cris hystériques. Après avoir signé quelques autographes et expliqué tel l'oracle de Delphes, la signification symbolique des graphiques représentant les résultats des évaluations d'entrée en sixième, j'atteins enfin la salle où a lieu l'autre réunion. Il n'y a plus que ma collègue de maths et la prof principale, les parents ayant déserté les lieux par désespoir de ne pas m'y voir. Du coup j'ai l'air con avec mon cahier d'évaluation que j'apportais aux parents qui n'avaient pu le consulter. Épuisé par cette soirée, je me dirige vers la sortie de derrière pour échapper à la foule des parents d'élèves qui attendent sur le perron.
De retour chez moi, je constate qu'il n'est pas loin de 22h. Au moment où je rentre, j'entends le téléphone sonner. C'est ma soeur. Comme d'habitude, elle se désole qu'à mon âge je sois encore célibataire, sans enfants. Elle voudrait qu'on puisse l'appeler tata.
Elle est marrante ma soeur! Depuis que Kévina m'a laissé tomber, je n'ai pas eu le temps de chercher une femme digne de ce nom, je suis trop occupé. Mais bon, j'aime bien ma soeur, alors je décide de faire un effort. Trouver une fille, ça ne doit pas être si compliqué, il y en a partout. Je n'ai pas le courage de sortir de chez moi, aussi décidè-je de chercher sur internet. En tchattant, je tombe sur une fille qui a à peu près mon âge et qui m'a l'air sympa, la preuve : elle aime regarder le ski acrobatique à la télévision en mangeant des haricots verts (moi pas trop, mais je fais semblant que oui, histoire de ne pas passer pour un gros rabat-joie). Après avoir discuté pas mal de temps avec elle et découvert qu'elle avait probablement connu le cousin d'un phasme à tiare de mes amis (ce qui contribue grandement à nous rapprocher), je l'invite au restaurant pour le mercredi soir suivant. Je corrige une centaine de copies et puis je vais me coucher parce qu'il est tout de même trois heures du matin.
Vous aurez pu constater que ce blog souffrait d'un déficit chronique de nouvelles notes. Ce n'est pas une question de mauvaise volonté, c'est tout simplement que je n'ai pas le temps de vous donner de mes nouvelles, vu la vie trépidante qui est la mienne. Par exemple, ça fait une éternité que je n'ai pas vu un film français au cinéma. Je n'ai pas le temps et quand bien même je le trouverai, ce serait une perte de temps, étant donné que mon existence correspond en tous points aux clichés les plus éculés du cinéma hexagonal. Ma vie c'est Au secours j'ai trente ans, mixé avec Entre les murs, deux films que je n'ai pas vus et que je n'irai jamais voir sauf si on m'y traîne de force.
Je sens que, désireux d'en savoir plus, vous allez me demander des précisions supplémentaires. Et même si vous ne le faites pas, comme j'ai écrit vos interventions à l'avance sans tenir aucunement compte de votre avis réel, vous n'y échapperez pas de toute façon. Laissez moi donc vous narrer une semaine ordinaire dans la vie d'un prof trentenaire, jour par jour. Pour des raisons narratives, j'adopterai un récit en temps réel et en décalé d'une semaine. Pour l'heure, nous sommes donc dimanche soir. Rien à signaler sinon que la semaine qui s'annonce risque d'être particulièrement éprouvante vu la quantité de griffonnages qui figurent sur mon agenda...
Il y a quelques années de cela, alors que, jeune professeur fraîchement émoulu de l'IUFM j'entamai ma carrière de titulaire de l'Education Nationale, j'avais acheté une voiture à un homme âgé à qui l'on venait de retirer son permis en raison de ses ennuis de santé. C'était une peugeot 106 rouge, le modèle de base, une bonne petite voiture résistante que j'ai gardée jusqu'à ce jour et qui m'a accompagné dans la plupart de mes déplacements professionnels et privés.
Mais il y a quelques temps, constatant qu'elle affichait bientôt
200 000 kilomètres au compteur, j'envisageai de la remplacer
par une automobile plus récente. J'y pensais déjà
depuis plusieurs jours lorsque je prononçai cette phrase sur
le trajet qui mène à l'un des établissements
scolaires où je travaille : « Cette voiture se fait
décidément trop vieille, il faudra bien que je me
décide à en acheter une autre! » C'est à
ce moment-là que la musique diffusée par l'autoradio
s'arrêta subitement Coutumier de ces sautes d'humeur de mon
autoradio qui cherchait probablement une fréquence plus
adaptée à la situation géographique qui était
la nôtre, je ne m'inquiétai pas outre mesure. Je ne pus
cependant retenir un mouvement de surprise en entendant une voix
féminine prononcer d'un ton doucereux : « Concombre,
tu ne crois pas qu'il faudrait qu'on en discute ? » Aucun
doute, la voix s'adressait directement à moi. « Excusez-moi,
on se connaît ? » Un profond soupir s'échappa
des hauts parleurs.
« Je ne peux même pas me nommer
puisque tu ne m'as pas donné de nom. Je suis ta voiture, ton
automobile, ton véhicule, ton moyen de transport, celle qui te
fait voir du pays.
- Ah ? Je ne savais pas que tu étais douée de parole.
- Oui, pendant des années je suis restée silencieuse, attendant humblement que tu m'adresses la parole. Je n'avais pas besoin de grand chose, quelques mots affectueux pour me dire que tu pensais à moi. Cela fait des années maintenant que j'attends et ces mots, tu ne les as jamais prononcés. Et maintenant tu parles de te débarrasser de moi, de me remplacer par une autre.
- Mais j'ignorais que tu avais des sentiments.
- C'est bien ce que je te reproche, tu ne t'es jamais rendu compte de ce que j'éprouvais. Pourtant je t'ai aimé dès le premier instant. Pourtant le précédent était bien plus gentil que toi, il avait des gestes tendres à mon égard, il me donnait des petits surnoms affectueux, il me gardait à l'abri dans un garage. Il a même pleuré lorsque je l'ai quitté pour partir avec toi.
- ...
- Mais c'est toi que j'ai aimé, toi qui me maltraitais. C'était physique, chaque fois que tu entrais en moi, j'en avais des frissons, je me mettais à rougir de plaisir, quand tu me titillais le levier de vitesse je me sentais des ailes et quand tu maintenais fermement mon volant dans tes grandes mains en m'imposant la direction à suivre tu faisais de moi ta chose, ton objet. Tu m'aurais emportée n'importe où. D'ailleurs mes transports nous ont conduits dans bien des lieux. Ensemble nous avons parcouru la France entière. Le précédent ne me sortait jamais ou lorsqu'il me sortait c'était pour faire dix kilomètres. Sans toi je n'aurais jamais connu la Bretagne, l'Île de France, la Picardie, les châteaux de la Loire, le Berry, l'Auvergne, Le Languedoc-Roussillon, la Savoie, la Provence et je ne parle même pas de la Suisse et de l'Autriche...
- C'est vrai, nous en avons vu, du pays...
- C'est pour cela, je ne t'en veux pas... Pourtant j'aurais des raisons, mais c'est plus fort que moi, j'ai tout accepté de toi. Que tu permettes à d'autres, des inconnus parfois, d'entrer en moi sans me demander mon avis. J'ai accepté par amour, même les fois où vous avez été cinq en même temps. J'ai accepté aussi de partager ta compagnie avec tes conquêtes dont tu m'imposais la présence.
- Mes conquêtes ? Faut pas exagérer il n'y en a pas eu tant que ça, je suis loin d'être un Don Juan.
- Peu importe le nombre. Quelle femme aurait accepté ce que j'ai accepté ? Et quand tu me laisses dormir dans la rue, au pied de ton immeuble, tu crois que je ne me sens pas humiliée, à la merci de tous les inconnus qui passent et qui pourraient me violer ?
- Ce n'est jamais arrivé...
- Et que fais-tu de cette fois où des jeunes m'ont agressé, brisant ma lunette arrière à coups de batte ?
- Je te l'ai remplacée et j'ai porté plainte. Ce n'est pas de ma faute à moi si l'on n'a jamais retrouvé les agresseurs. Il faut dire que tu n'en as jamais parlé non plus.
- J'avais trop honte et je n'ai pas vraiment eu le temps de les voir. Et puis tu as tendance à toujours minimiser ce qui m'arrive. Comme cette fois où je n'arrêtais pas de tousser et où tu ne cessais de répéter que cela ne devait pas être bien grave. Jusqu'au jour où tu t'es enfin décidé à m'emmener chez le garagiste et où l'on a découvert que c'était ma courroie de transmission qui était sur le point de lâcher.
- C'est vrai, j'avais tort...
- Et tu oublies régulièrement de mettre de l'huile dans mon moteur, tu oublies de faire la vidange quand il le faudrait. Tu me négliges, tu me malmènes. Je devrais t'en vouloir, et pourtant je n'y arrive pas. Je t'ai dans la carrosserie, c'est plus fort que moi. Alors je te préviens, quand tu parles de me quitter, ça me rend folle, je sens que je serais prête à faire n'importe quoi pour te garder, y compris à aller m'encastrer dans un poids lourd pour que nous mourions ensemble.
Mon automobile se tut. Je restai sans parler moi-même, la main amoureusement posée sur le levier de vitesse, légèrement inquiet tout de même devant la violence d'une telle passion.
Depuis cet épisode, j'ai décidé de remettre à plus tard le moment où il faudra que je me sépare de mon automobile. Je sais bien que je devrais le faire un jour, mais je n'en ai pas le courage. Je me dis que peut-être je pourrais en acheter une autre sans le lui révéler et lui faire croire qu'elle est encore la seule, l'unique.
C'est une passion qui remonte au début de mon adolescence. J'avais quatorze ans, et j'assistais étonné à l'éveil de certaines pulsions que je ne maîtrisais pas très bien. J'ai longtemps considéré cela comme honteux, je me souviens
de ces produits achetés en cachette de mes parents, la honte que j'avais lorsque je passais à la caisse, le reproche implicite du caissier ou de la caissière que je lisais dans ses yeux et qui me faisait comprendre que ces choses-là n'étaient pas de mon âge. C'était l'époque où je m'enfermais dans ma chambre pour m'adonner en solitaire à cette honteuse passion en espérant que mes parents ne se doutent de rien. Mais ma mère devait bien savoir. Je me souviens de ma déconfiture lorsqu'elle m'avait demandé « c'est quoi ces cris de bonne femme venant de ta chambre que j'ai entendus tout à l'heure ? » J'ai dû inventer une excuse pitoyable et j'ai bien vu qu'elle ne me croyait pas. À l'époque, je ne pouvais en parler à personne au collège et même plus tard encore au lycée, j'avais l'impression que l'on se serait moqué de moi. Heureusement qu'à l'heure actuelle les mentalités ont évolué et que ce que je considérai comme un vice est maintenant accepté par la société.
Ce n'est que plus tard, durant mes études supérieures, que j'ai pu me libérer de ce sentiment de culpabilité. J'ai découvert que je n'étais pas le seul dans mon cas et cela m'a rassuré. À l'époque je sortais avec une fille qui ne partageait pas ma passion, mais qui était ouverte d'esprit. Je l'ai initiée à ce plaisir bien particulier. Évidemment au départ elle était un peu réticente, elle avait des a priori négatifs à l'encontre de ce genre de « spectacles », j'étais anxieux qu'elle me prenne pour un pervers, mais j'ai fini par la convaincre de le partager avec moi, ne serait-ce que pour essayer, pour mettre un peu de piment dans nos relations. À mon grand soulagement et à ma grande satisfaction, elle n'a pas trouvé cela désagréable et nous avons recommencé à plusieurs reprises. Nous avons même essayé de reproduire ce à quoi nous avions assisté, mais il n'y a pas à dire, ces gens-là sont des professionnels, quand vous essayez de reproduire leurs performances chez vous le résultat est tout au plus grotesque et n'a absolument rien d'excitant. En ce qui concerne nos pratiques personnelles nous avons donc dû nous contenter de choses beaucoup plus conventionnelles. Mais cela ne nous empêchait pas d'apprécier en amateurs les performances exceptionnelles de vrais professionnels.
Quand on me demande ce que j'aime dans ce genre de spectacles, je réponds que c'est indéfinissable, il faut être spectateur pour comprendre, cela ne s'explique pas avec des mots. Certains reprochent à ce genre de divertissements la pauvreté des histoires très souvent stéréotypées, des incohérences, une absence de profondeur psychologique concernant les personnages. Tous ces reproches ne sont pas entièrement faux, mais franchement, l'histoire et la psychologie ne sont pas vraiment ce qu'il y a de plus important. Je pense que je n'ai pas besoin d'insister pour faire comprendre que le plaisir qu'on peut y éprouver réside ailleurs. D'autres affirment que les rapports existant entre les personnages n'ont rien à voir avec la réalité. Là encore, c'est ignorer la spécificité de ce genre de spectacles : c'est justement parce qu'il s'agit davantage de relations fantasmées que de relations réalistes que c'est digne d'intérêt.
Mes goûts personnels ont évolué avec le temps. Au début, j'adorais les productions allemandes, les grosses machines avec des femmes dominatrices, plus tard j'ai préféré les productions italiennes, tout de même plus lègères mais tout aussi intenses ; je m'intéresse également aux productions des pays de l'est : il y a des créations russes et tchèques moins connues mais extrêmement intéressantes. Par contre je n'ai pas de goût particulier pour ce qui se fait aux Etats-Unis que je trouve trop vulgaire, ni pour la production française qui manque de naturel et j'ignore tout de ce qui se fait en Asie. Ce qui m'attire avant tout dans ce genre de spectacles, ce sont évidemment les femmes. On pourra toujours me dire que certains hommes méritent l'admiration parce qu'ils auraient un organe particulièrement impressionnant, ça me laisse froid. Les scènes entre hommes m'indiffèrent complétement. En revanche ce que sont capables de faire certaines femmes,seules, entre elles, avec un homme ou en groupe, en particulier avec leur bouche et leur poitrine, ça me fait totalement perdre la tête.
Mais il ne sert à rien de vous expliquer ces choses-là plus longtemps. C'est pourquoi je tenais à vous faire partager sur ce blog ma passion longtemps tenue secrète pour l'opéra en vous proposant un extrait de la grande Renée Fleming dans Rusalka de Dvorak
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