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Cela fait partie des attributions des professeurs : il faut prévenir nos élèves que se droguer c'est mal, certes pas autant que d'écouter les chansons de Jennifer en boucle sur son i-pod, mais presque. Parfois nous sommes aidés dans cette tâche d'information et de prévention par de zélés auxiliaires qui n'hésitent pas à payer de leur personne pour faire passer aux jeunes l'envie de se droguer (mais certes pas d'écouter du Booba, ce qui est bien regrettable). Parfois, c'est débrouillez-vous avec les moyens du bord ("vous êtes prof de français ? Vous n'avez qu'à leur faire étudier l'Herbe bleue ou Moi Christiane F, 13 ans, prostituée droguée).
Pour m'acquitter de cette tâche, je vous propose donc un spot de prévention que j'ai moi-même réalisé avec les moyens du bord (que voulez-vous dans l'Education Nationale, on n'est pas très riche). Comme ça ce sera fait et on pourra enfin passer à des choses sérieuses...
J'ai 28 ans. J'ai
une femme à qui j'ai fait deux enfants, j'ai par ailleurs trois enfants de
trois concubines différentes à qui je verse
régulièrement une pension alimentaire. Je possède
un yacht, un manoir de caractère dans le Languedoc et un hôtel
sur la côte d'azur. On peut dire que je me suis fait tout seul,
mes parents étaient ouvriers près du Petit-Quevilly en
Normandie et ils ont passé leur vie à trimer pour
gagner des misères. Je leur ai acheté une petite maison
qu'ils n'auraient jamais pu s'offrir avec leur maigre pension
alimentaire. Ils sont fiers de ce que je suis devenu et ne cessent de
se plaindre de mon fainéant de frère qui, depuis qu'il
a repris un magasin de fleurs, végète comme un bégonia
malade. On se demandera sans doute quel métier j'exerce pour
afficher ainsi une telle réussite.
C'est bien simple,
je suis professeur, en collège la plupart du temps, plus
rarement en lycée. Je tiens à préciser que ma
loyauté au système est sans faille. Je n'exerce mes
fonctions que dans le cadre de l'Education Nationale, contrairement à
certains de mes collègues qui utilisent leurs compétences
pour le profit d'officines privées qui abusent scandaleusement
de la crédulité de parents en mal de réussite
scolaire pour leur progéniture. Je n'ai jamais fait d'à
côtés, il m'arrive certes comme presque tous les
professeurs de faire des heures supplémentaires, mais ce n'est
jamais plus de deux ou trois par semaine et exclusivement lorsqu'un
chef d'établissement me le demande. Je répugne
également à utiliser les méthodes vantées
par le Concombre sur son site Vivre me fait rire et dont j'estime
qu'elles sont à la limite de la légalité.
Mon secret ? Je
suis TZR. Je ne rentrerai pas dans une longue explication sur ce
qu'est un TZR au sein de l'Education Nationale, mon récit
parlera pour moi (par ailleurs, le Concombre dont le blog constitue
une référence en la matière explique de quoi il
retourne ici). Disons pour faire court qu'il s'agit d'un professeur
pourvu d'un poste qui l'amène à effectuer des
remplacements de courtes, moyennes ou longues durées.
Lorsqu'il y a de cela cinq ans, j'ai été affecté,
selon les hasards d'une procédure qui tient davantage de la
loterie que du bon sens, dans l'académie d'Aix-Marseille, j'ai
d'abord songé à abandonner le métier de
professeur pour ouvrir un kébab. Ma famille était
normande, ma femme était normande, tous mes amis étaient
normands et je n'avais jamais de ma vie mis les pieds à
Marseille. Inversement, certains de mes collègues marseillais
avaient été mutés à Rouen sans jamais
l'avoir demandé. C'est donc, résigné, parce
qu'il fallait bien nourrir le premier enfant que ma femme venait de
mettre au monde que je me suis préparé à
déménager. C'est au moment de louer un appartement sur
place que j'ai appris qu'en plus d'avoir été muté
à l'autre bout de la France j'étais affecté sur
un poste de TZR.
Les TZR, ce sont un
peu les pompiers de l'Education Nationale, ceux qui interviennent à
deux semaines du brevet des collèges ou du baccalauréat
pour remplacer un professeur qui ne l'a pas été
(remplacé) depuis trois mois parce qu'il (elle) est tombé(e)
d'une échelle/ enceinte/ malade/ sur un élève
psychopathe qui lui a tailladé le ventre à coups de
cutter. Les TZR ont un établissement de rattachement qui
constitue leur adresse administrative et où ils ne mettent les
pieds qu'à la réunion de pré-rentrée et
lorsqu'ils n'ont pas de remplacement à effectuer. Le reste du
temps, ils effectuent des remplacements sur leur zone de remplacement
- dont l'extension varie selon les académies et les matières
et qui peut parfois s'étendre aux dimensions d'un département
entier - ou sur une zone de remplacement limitrophe. Mon
établissement de rattachement se trouvait quelque part dans la
campagne provençale, dans un lieu dont j'ai oublié
depuis la localisation précise. Lorsqu'il n'a pas de
remplacement, le professeur TZR attend chez lui ou dans son
établissement de rattachement le coup de téléphone
du rectorat qui doit décider de son affectation.
Pour ma part, je
n'eus pas à attendre longtemps : le jour même de la
rentrée, on me proposait un remplacement dans un collège
de Strasbourg. Jeune professeur débutant, et bien que
Strasbourg n'entrât pas dans ma zone de remplacement,
j'acceptai le poste. Les syndicats me traitèrent de fou, me
disant qu'en acceptant un remplacement à une telle distance de
mon établissement de rattachement, je créai un
précédent inédit. Pourtant, ce remplacement
allait se révéler beaucoup plus profitable que je
n'aurais pu l'espérer. Ce qu'il faut savoir, c'est que le TZR
touche une indemnité pour ses remplacements, calculée
selon la distance kilomètrique qui sépare son
établissement de rattachement de l'établissement où
il exerce en tant que remplaçant. Je restai un mois à
Strasbourg, ce n'est que trois mois plus tard que je touchai les
indemnités qui m'étaient dues et je constatai avec
surprise qu'elles s'élevaient à une somme qui
équivalait à plus de trois fois mon salaire de base. Le
mois suivant, ayant constaté que j'acceptais n'importe quel
poste, on m'envoya à Lille, puis le mois suivant ce fut à
Amiens et à Quimper.
Lorsque j'avais été
envoyé à Strasbourg j'avais dû puiser sur mon
compte en banque pour me payer l'hébergement, mais lorsque je
commençais à toucher les ISSR, je pus mettre un sacré
paquet d'argent de côté. Aussi n'hésitai-je pas
une seconde lorsque l'on me proposa un remplacement de six mois à
Nouméa. Le prix du billet qui s'élevait à 2000
euros me sembla une bagatelle. Ce remplacement fut le véritable
jackpot. Chaque journée de remplacement effectuée me
rapportait plus de quatre fois mon salaire de base. À la fin
du mois les sommes perçues, si elles n'étaient pas de
loin aussi importantes que le salaire d'un patron du CAC40, étaient
néanmoins largement supérieures au salaire d'un premier
ministre ou d'un président de la République, même
après une augmentation de 140%. C'est là aussi que je
fis la rencontre d'une charmante jeune fille que je n'eus aucun mal à
éblouir par mon somptueux train de vie et à qui je fis
un enfant un soir où j'avais bu un peu trop de liqueur de
niaouli. L'année suivante, il y eut la Réunion, la
Guadeloupe, la Martinique, la Guyane, Wallis et Futuna, Saint Pierre
et Miquelon, Tahiti, la Terre Adélie. Chaque fois qu'il y
avait un remplacement à faire à l'autre bout du monde,
c'est moi qu'on envoyait, sachant que je ne refusais jamais un poste
où qu'il se trouve. Je ne voyais que très peu ma
famille, mais c'était le prix à payer. Je me consolais
comme je pouvais avec une charmante réunionnaise, puis une
guadeloupéenne qui eurent toutes deux un enfant de moi.
Voilà
comment, moi, simple professeur certifié du secondaire j'ai pu
faire fortune en l'espace de quelques années.
Je me suis évidemment demandé ce qui poussait l'Education Nationale à dépenser autant d'argent pour m'envoyer à l'autre bout du monde plutôt que de procéder à un recrutement local. Lorsque j'ai posé la question au ministère, on m'a répondu sèchement qu'on n'allait pas employer un vacataire payé avec l'argent du contribuable alors que l'on disposait de titulaires tel que moi qui n'avaient pas d'affectation. C'était une question de bon sens, de bonne gestion du personnel et d'économies!
Vendredi. Dernier jour de
la semaine. Au moment de me lever, je constate que ça doit
bien faire quinze jours que je ne me suis pas rasé. Je
m'arrache une partie de la joue droite en voulant enlever les poils
qui s'y trouvaient, puis je me souviens subitement que j'avais décidé
de me laisser pousser la barbe. Je décide de conserver une
barbe asymétrique, ça devrait être extrêmement
tendance cet hiver (et si on me demande pourquoi je porte une barbe à
moitié rasée, je pourrais toujours répondre que
c'est pour symboliser la dualité profonde de l'Homme, être
de nature et de culture tout à la fois etc.) Bref, après
m'être à moitié rasé, j'enfile ma chemise
et noue ma cravate avant de me souvenir que je ne porte pas de
cravate et que ce que j'ai noué autour de mon cou est le
cordon d'alimentation de ma bouilloire électrique.
J'arrive au collège où je travaille, quelques temps plus tard. Sur le perron je croise ma principale qui me dit : « Vous n'oublierez pas... » « Quoi encore ? » « Ah, je ne sais plus, j'ai oublié... »
Je passe le reste de ma
journée à somnoler face aux élèves.
Lorsqu'ils font trop de bruit et qu'ils me réveillent, je me
mets à chanter la partition de Wotan dans la Walkyrie, ça
les calme cinq minutes, mais je suis obligé de recommencer
régulièrement, ce qui me fatigue beaucoup. Il faut
néanmoins que je récupère, ce soir j'ai théâtre
et je ne peux pas me permettre de n'être pas en forme. Enfin la
journée s'achève alors que j'étais sur le point
d'entamer la partition du Crépuscule des Dieux.
Je rentre chez moi, histoire de me changer tel qu'en moi-même l'éternité pourrait le faire. Et puis je vais au théâtre. En tant qu'acteur cette fois-ci. Comme prévu, j'ai préparé un texte à proposer au groupe dont je fais partie. Il s'agit de Cromwell, un drame de Victor Hugo que personne n'a jamais eu le courage de jouer jusqu'à présent sous prétexte qu'il fait plus de quatre cent pages. Comme si ça pouvait me décourager! J'entame la lecture. Peu à peu, la salle se vide, les membres du groupe s'en vont un à un. Vers cinq heures du matin, il ne reste plus que moi et l'intervenante. J'ai presque fini et je constate qu'elle s'est endormie. « QUAND SERAI JE ENFIN ROI!!! » La dernière réplique l'a réveillée. Elle se dresse sur sa chaise, se frotte les yeux et parvient péniblement à faire une remarque en baillant : « Ce n'est pas un peu long tout de même pour une troupe de théâtre amateur ? Et cent personnages à jouer pour dix comédiens, ça me paraît un peu beaucoup tout de même, et encore je n'ai pas compté les figurants. » « Ah, évidemment, si on décide de monter un spectacle au rabais, on peut toujours jouer une pièce de Corneille ou de Racine, mais bon ce sera du vu et du revu alors que pour Cromwell, nous sommes les premiers sur le coup. » « Ouais, il faudra qu'on y réfléchisse tous ensemble. » Je vis à son air soucieux que j'avais ébranlé ses certitudes et que, bouleversée par ce qu'elle venait d'entendre, elle n'arrivait pas encore à admettre que cette pièce était celle qui s'imposait pour notre groupe. C'est le coeur confiant que j'allais me coucher. Car l'air de rien, c'était déjà le week-end et il fallait que je me repose. La semaine prochaine s'annonçait particulièrement éprouvante...
Jeudi.
Je me lève avant les aurores, à une heure où les gallinacés à crête rouge dorment encore paisiblement dans leur poulailler. Je bois (oui, comme beaucoup de professeurs, je commence à boire dès le matin) mon thé noir, je me lave et je pars sur la route affronter mon terrible destin de professeur.
Sur le perron de mon
collège, je croise ma principale qui me dit : « Vous
n'oublierez pas... » «Le conseil de mi-trimestre de
5ème truc ? Bien sûr que non. » Dans la salle
des professeurs, je croise une collègue de maths qui effectue
autour de l'ordinateur une sorte de danse du ventre hypnotique (les
profs de maths ont parfois des rituels étranges dont la
signification ésotérique échappe à la
populace vulgaire). Alors que je lui demande s'il s'agit d'une danse
de la pluie, elle me répond qu'il ne reste plus qu'un jour
pour rentrer les notes avant l'édition des bulletins de
mi-trimestre et qu'elle est trop à la bourre. Eh merde! Je
viens de me rendre compte que je n'ai encore rentré aucune
note dans ce fichu ordinateur.
Alors que je commence à
désespérer, la sonnerie se met à retentir,
m'appelant irrésistiblement vers mon devoir qui est de
m'occuper d'une bonne cinquantaine d'élèves de sixième
(quel ministre a dit que les effectifs diminuaient dans le secondaire
?) Comme d'habitude il n'y a pas suffisamment de place pour caser
tous les élèves, ce qui m'oblige à en placer
certains dans l'armoire à côté des manuels
d'anglais. Je fais attention néanmoins, les consignes de
sécurité sont formelles: pas plus d'un élève
par étagère. Le cours commence tant bien que mal entre
les « Monsieur, j'ai oublié mon classeur. »
« Monsieur, je peux aller aux toilettes ? » et
les « Monsieur vous avez corrigé nos contrôles
? » Evidemment, à quatre par table les élèves
sont un peu serrés, mais comme il n'y aura pas de chauffage
cet hiver pour cause de restriction budgétaire, il est
important qu'ils s'habituent tout de suite à la chaleur
humaine.
Les deux premières
heures de la matinée se passent sans accroc. Dès que la
sonnerie retentit je jette les élèves hors de la salle
et me précipite vers la salle des professeurs, bousculant au
passage une collègue d'histoire et un collègue de SVT.
Je constate que je ne me suis pas adonné au jogging durant des
années pour rien! Je suis le premier à franchir,
victorieusement, le seuil de la salle. Je me jette sur l'ordinateur
en agitant frénétiquement la souris pour ouvrir le
fichier de notes. Mon nom est inconnu du fichier et je me retrouve
toujours avec le même message d'erreur. De désespoir, je
laisse la place à ma collègue d'anglais, arrivée
cinq minutes après tout le monde.
C'est décidé, demain j'arrête la course à pieds et je me remets à fumer!
Le reste de la journée
se passe sans problème. Je dis du mal de tous les élèves
au conseil de mi-trimestre comme la plupart de mes collègues
et cherche à savoir avec qui couche la mère de Kévin,
malheureusement mes collègues n'en savent pas plus que moi (je
me demande vraiment à quoi ça sert d'habiter sur
place).
À peine mes cours terminés j'enchaîne sur l'atelier théâtre. L'atelier théâtre est un truc que j'avais proposé en début d'année à ma principale pour échapper au dispositif des études du soir mis en place cette année pour les élèves faiblards. N'ayant pas fait de publicité et ayant intimé à mes collègues de français de ne surtout pas en parler à leurs élèves, j'imaginais avoir deux élèves grand maximum à qui j'aurais fait apprendre un sketch de Raymond Devos ou d'Abricot. Et j'aurais consacré le reste de mon temps à jouer au mikado avec eux. Et mon plan avait marché jusqu'à la semaine dernière. Malheureusement, les deux élèves présents le jeudi précédent n'ont pas su tenir leur langue et je constate lorsque je viens chercher les élèves de mon atelier qu'ils sont un bon millier. J'aperçois des cars garés sur le parking du collège, les élèves que j'ai en face de moi sont venus de Calais, de Strasbourg, de Quimper et de Perpignan, tous attirés par mes indéniables talents d'homme de théâtre. Ils sont vraiment trop nombreux, pour commencer, je vire tous ceux qui portent des tennis. Mais les perfides les enlèvent et reviennent me voir en prétendant qu'ils sont venus pieds nus. Je décide alors de les féliciter de vouloir participer à la réalisation d'un film bollywoodien. Je les préviens qu'il va leur falloir apprendre à parler l'hindi et peut-être aussi le tamoul, parce qu'il faut tenir compte des minorités ethniques, à prononcer l'anglais avec un accent bengali parfait et à jouer des morceaux de Ravi Shankar au sitar (il y a très peu de musique de Ravi Shankar dans les films bollywoodiens, mais ils ne sont pas censés le savoir). Tout cela ne semble pas les décourager, pas plus que de savoir qu'il va falloir jouer avec des tigres affamés sans muselière, ce dernier détail aurait même plutôt tendance à redoubler leur enthousiasme.
Une idée de génie germe alors dans ma tête : c'est l'occasion rêvée pour moi de réaliser enfin le projet qui me tenait à coeur depuis tant d'années, monter le fameux opéra maudit d'Offenbach, Pas y toucher. Je commence donc les auditions pour savoir qui jouera le rôle de Jack Lang, de Napoléon III, de la Joconde et de la Vénus de Milo. Il faudra que j'en parle à la prof de musique, qu'elle s'occupe de la partie musicale du spectacle. Les auditions se terminent vers cinq heures du matin, heure à laquelle je peux enfin rentrer chez moi, histoire de faire une sieste d'une demie heure avant de repartir. Il faut bien que je dorme un peu parce que la journée de demain va être crevante comme d'habitude!
En exclusivité sur ce blog et nulle part ailleurs, la suite de votre feuilleton quotidien.
Mercredi. Encore une fois, je suis obligé de me lever aux aurores. Si j'étais un professeur normal, le mercredi je ne ferais rien. Je me contenterais de me lever à 14h et passerais mon après-midi à regarder Gulli en buvant du coca et en mangeant des fraises tagada (oui les profs ont souvent une tendance régressive, type grands enfants passifs). Mais, voilà, je ne suis pas un prof ordinaire : cela fait vingt cinq ans que j'essaye désespérément d'avoir l'agrégation de lettres (certes j'ai commencé jeune, me direz-vous, mais pour ce que ça m'a avancé). Cette année-ci sera la bonne, je le sens, aussi faut-il que je mette toutes les chances de mon côté. Et le mercredi, c'est le jour dévolu à la préparation de cet éminent concours.
Après les débarbouillages et ingurgitation de liquide chaud d'usage, je commence par me rendre à l'IUFM pour un cours de didactique. Effet de la décentralisation, les différents cours de la journée sont tous situés à des endroits différents. Le formateur chargé de la partie didactique et qui s'est aimablement proposé pour faire l'interface avec ses collègues de la fac nous informe que Madame Bidule qui doit nous faire cours sur l'oeuvre au programme du Moyen-âge ne sait pas encore où elle fera cours. « Mais elle m'a chargé de vous dire qu'elle vous le communiquerait au moyen de signaux lumineux envoyés en morse depuis le parc de Montjuzet. » « Excusez-moi. Elle a précisé à quelle heure commencerait l'envoi du message ? » « Entre 12h et 13h en fonction de la météo. »
Le cours de didactique
achevé, je me rends donc à un endroit de la ville où
je peux embrasser d'un seul regard le parc Montjuzet et ainsi
détecter d'éventuels signaux lumineux. Après un
« Hortefeux t'es trop affreux », « Merde
à celui qui décodera ce message » et « Je
te jure Elodie, je recommencerai plus, de toute façon cette
fille ne compte pas pour moi » (c'est dingue le nombre de
messages en morse que peuvent s'envoyer les gens depuis le parc
Montjuzet un mercredi après-midi), je tombe enfin sur le bon :
« Avis aux agrégatifs internes : le cours de Madame
Bidule aura lieu à 13h à l'usine Michelin n°327 ».
326 usines Michelin plus tard (ils pourraient quand même marquer le numéro sur les usines!) je trouvai le cours de littérature médiévale. « Pourquoi faisons-nous cours ici et pas à la fac ? » demande un de mes coreligionnaires (oui, passer l'agrégation en pensant qu'on l'aura un jour relève de la foi) aussi peu doué en orientation que je le suis. La prof prend un air mystérieux et sort une lettre de sa poche qu'elle commence à nous lire. « à tous les fumistes qui étudient la littérature avec des feignasses qui préfèrent faire des études plutôt que de travailler pour enrichir le Saint Capital : si vous vous avisez de préparer les candidats à l'agrégation interne et que l'un de ceux que vous avez formés a l'outrecuidance d'obtenir ce concours qui permet de travailler moins pour gagner plus, soyez sûrs que vous vous retrouverez mutés d'office à l'université de Maubeuge (que nous créérons spécialement pour vous). Signé : Drcs. » Nous nous taisons, ayant soudain le sentiment d'appartenir à une confrérie secrète dont les activités ne peuvent être dévoilées au commun des mortels (et je ne vous en parle sur ce blog que sous le couvert de l'anonymat en espérant que vous garderez ces informations pour vous).
À peine le cours de littérature médiévale terminé, je repars en direction de la faculté pour suivre un cours sur la littérature du XVIIème siècle. Le prof passe l'heure à dire que l'auteur au programme est un gros nullard doublé d'un hypocrite lèche-bottes et que s'il n'avait tenu qu'à lui il l'aurait laissé croupir en prison dix bonnes années de plus, mais que Louis XIII était finalement un roi beaucoup trop généreux.
Ce cours fini, il en
reste encore un. Je repars, direction le siège social de
l 'association des amis de la 2CV. C'est là que la prof
qui assure la partie du programme sur le XXème a exigé
de faire cours. En hommage à la 2CV de Julien Gracq rachetée
par Bernard Lortholary et qui aurait servi, selon la légende,
de modèle à l'automobile de la Presqu'île.
Après de multiples déambulations dans les rues qui me
rapprochent insensiblement des héros de l'auteur susnommé,
j'arrive à ce fameux siège. C'est ainsi que finit cette
journée de cours de huit heures.
Mais si la journée
se termine, la soirée, elle, ne fait que commencer. Et ce
soir, j'ai rendez-vous avec... comment s'appelle-t-elle déjà
? Titefee ou un truc dans le genre, mais je subodore que c'est un nom
d'emprunt qui ne correspond pas à son patronyme réel.
Quoiqu'il en soit, je suis devant le restaurant à l'heure
dite, ma liasse de madrigaux à la main. Enfin elle arrive,
avec cinq minutes de retard quand même. Première
déception, elle n'est pas très belle. Mais bon, je ne
suis pas de ces mecs futiles qui tombent amoureux en fonction de
l'apparence physique. Après les présentations d'usage,
et après que j'ai scruté attentivement, dans la demi
pénombre du jour qui tombe, la couleur de ses cheveux, de sa
peau, de ses yeux, je cherche frénétiquement le poéme
qui lui correspond. Elle me remercie et le met négligemment
dans son sac à mains comme s'il s'agissait d'un vulgaire
prospectus. Le poème que j'ai mis tant d'ardeur à
écrire! Nous entrons dans le restaurant ouzbèque où
je l'ai invitée. Je lui conseille le steak de chameau à
la sauce tartare que je sais être très bon, mais elle
préfère prendre des samoussas aux cuisses de cigognes.
Tout en mangeant, nous parlons de choses et d'autres et je me rends
compte avec déception qu'elle n'est pas très
intelligente. Mais bon, je ne suis pas de ces mecs prétentieux
qui tombent amoureux en fonction de l'intelligence. Deux heures plus
tard nous nous nous quittons sans qu'il ne se soit rien passé
(mais je ne joue jamais à colin maillard le premier soir, je
suis un garçon respectable).
Rentré chez moi, alors que je me demande quoi penser de cette soirée (à savoir « lorsqu'elle m'a dit que son équipe de foot préférée c'était Saint Etienne, était-ce un message codé pour me faire comprendre qu'elle était folle amoureuse de moi ? »), je reçois un mél de la demoiselle ainsi formulé : « Concombre, désolée mais tu n'es vraiment pas mon genre, je te remercie pour cette soirée, c'était sympa, mais je pense qu'il vaut mieux qu'on en reste là. Sans rancune. PS. Pour ce qui est de ta facture d'électricité, je te la renvoie par la poste, elle te sera plus utile qu'à moi. » En parcourant la liasse des madrigaux que j'avais emportée avec moi, je constate effectivement que j'avais confondu avec mes factures d'EDF, de téléphone et de loyers non payés. L'aurait-elle mal pris ? En tout cas une chose est sûre, c'est que cette fille (je ne me rappelle toujours pas son nom) est beaucoup plus moche et beaucoup plus conne que ce que je pensais. Bon débarras! Je passe le reste de la nuit à composer une violente satire où je la dépeins sous les traits d'un crapaud changé en mobylette slovaque de couleur orange. Et puis je vais me coucher. Parce que la journée qui m'attend demain risque d'être sacrément éreintante.
La suite de cet incroyable feuilleton que vous attendez tous.
Mardi. Réveil
douloureux. Ça m'apprendra à tchater jusqu'à pas
d'heure avec des inconnues sur internet. Ma mère m'avait
pourtant mis en garde contre les dangers de la condition de
célibataire. Quoiqu'il en soit il faut que je me prépare
et que je parte, voyageur matinal à destination d'un lieu où
une foule béate et transie d'admiration attend que je lui
délivre, tel le messie, la quintessence de mon savoir
livresque.
Sur le perron de mon collège, je croise la principale qui me lance : « Vous n'oublierez pas la.. » « la réunion de présentation des évaluations d'entrée en sixième ? Non bien sûr! » J'ai la furieuse impression d'être Bill Murray dans un jour sans fin. Mais j'ai beau chercher à l'horizon, nulle trace d'Andy MacDowell.
Alors que je commence
paisiblement ma journée, un drame atroce vient interrompre
l'agréable somnolence dans laquelle mes élèves
se laissaient bercer en m'écoutant parler de la visée
argumentative et de la fonction herméneutique du discours
narratif de l'histoire cadre des 1001 nuits. Anthony s'est fait voler
son stylo! Et je connais Anthony, tant qu'il n'aura pas récupéré
son stylo, je n'aurai pas la paix et ne pourrai poursuivre mes
passionnantes explications. Je mène aussitôt une enquête
diligente, interrogeant les témoins, torturant et menaçant
les suspects, leur promettant l'amnistie s'ils me communiquent le nom
de leurs complices jusqu'au moment où Anthony se rend compte
qu'il avait laissé son stylo au fond de son sac. Pour le punir
de ses accusations mensongères, je lui attache les mains dans
le dos et le condamne à recopier le reste du cours avec ses
dents, pour le plus grand plaisir de ses collègues collégiens.
Au cours suivant, je constate que mes élèves de sixième ne sont plus aussi calmes qu'ils l'étaient en début d'année. Arrivé à la moitié de l'heure, je constate que je ne m'entends plus moi-même, particulièrement dans les moments où je ne parle pas. M'interrompant un instant (tout à la fois de parler et de me taire), je m'approche subrepticement de deux fauteurs de trouble patentés et d'un geste vif et précis je les saisis par le col et les propulse par la fenêtre ouverte. La classe se calme d'un coup. C'est un procédé qui produit toujours son petit effet, surtout lorsque je fais cours au premier étage. Par acquit de conscience, je jette tout de même un oeil par la fenêtre. Les deux élèves ont rebondi sur la pelouse et sont debout comme si de rien n'était. C'est scientifiquement prouvé : il n'y a rien de plus résistant qu'un élève de sixième, si ce n'est peut-être Jean Moulin.
Le reste de la matinée et de l'après midi se passe sans incident majeur. Je profite de mes quelques instants de répit pour corriger quelques copies. Courage! Plus que 5890 avant la fin de l'année!
Enfin arrive l'heure tant attendue de cette troisième réunion d'information sur les résultats des évaluations d'entrée en sixième qui se promet d'être aussi palpitante et riche en péripéties que la première. Les parents d'élèves, comme à l'accoutumée arrivent en ordre dispersé.
Le prof de maths qui est
en même temps le prof principal se lance alors dans une
présentation oratoire qui laisse les parents pantois :
« Mesdames et Messieurs, chers enfants, ectoplasmes
divers, bonsoir. Nous voilà réunis en ce beau soir du
mois d'octobre, alors que les feuilles mortes se ramassent à
la pelle, pour parler de feuilles mortes, elles aussi. Car hélas,
le triste événement qui nous réunit ce soir est
– il faut bien l'avouer – un des principaux responsables de la
déforestation de l'Amazonie. Oui, pourquoi sacrifier des
tombereaux de papier à imprimer des évaluations qui
nous permettent de constater que vos enfants, je dis bien les vôtres,
car c'est d'eux qu'il s'agit, vos enfants, dis-je, sont incapables de
reconnaître un nombre entier ? Choses que nous savions déjà
depuis bien longtemps... Pourquoi me direz-vous ? Eh bien, parce que
la Nation, dans son infinie bonté et sa sollicitude zélée
se soucie des compétences de ses enfants, de tous ses enfants
sans exception, même de Kévin qui n'arrive toujours pas,
après plus d'un mois de classe, à avoir son cahier de
mathématiques et à ranger correctement son classeur de
français. Oui, dans son infinie sollicitude, la nation a
décidé de vous accorder la faveur réservée
habituellement aux seuls initiés que nous sommes et à
vous faire pénétrer dans le Saint des Saints en vous
révélant que vos enfants sont de gros nullards!
Voilà pour la présentation de ces évaluations. Des questions ? »
Devant le silence abasourdi des parents, mon collègue en profite pour placer une annonce : « Et maintenant, avant de passer à la consultation individuelle des évaluations, moment que vous attendez tous, je le sais bien, une page de publicité... »
Se succèdent alors le prof de techno qui vante les mérites du pain cuit à l'ancienne par les 3ème DP3, le prof d'arts plastiques qui essaye de refourguer ses représentations abstraites de l'épopée martienne du IIIème siècle avant notre ère effectuées par ses élèves de 5ème, la prof d'histoire qui tente de placer quelques grenades non dégoupillées de la dernière guerre découvertes lors des travaux de rénovation du collège et la prof de français son essai de poésie symboliste à tendances déconstructivistes rédigé par sa classe de 4ème. Tout cela prétendûment au profit du foyer, en réalité pour pouvoir payer les repas des profs à la cantine qui sans cela en seraient réduits à mourir de faim (c'est cela aussi la réalité des établissements scolaires, on ne le dit pas assez).
La coupure publicitaire finie, nous procédons à la distribution des évaluations. Les parents les consultent et blémissent d'effroi quand ils ne défaillent pas subitement. Une mère vient me trouver et fond en larmes devant moi : « Hélas! Mon fils a totalement raté son évaluation! Que va-t-il devenir ? » « Eh bien tout d'abord, il va rater son année scolaire, ensuite il deviendra fumeur passif, il commencera à voler des stylos bic, il se mettra à sniffer de la colle cléopâtre. Bref la déchéance totale. » « Mais c'est affreux! Que puis-je faire ? » «Rien, il n'y a rien à faire...Je vous souhaite une bonne soirée, ne vous en faites pas trop, ce n'est pas bien grave, vous n'avez qu'à faire un autre enfant. » D'autres parents succédèrent à cette mère éplorée. Un père qui réclamait que l'on fouette son fils, une mère qui s'inquiétait du fait que sa fille n'ait pas lu les oeuvres complètes de Balzac et quelques autres parents inquiets que je tentai de rassurer comme je pus.
De retour chez moi, je m'avise de ce qu'il me manque un présent pour mon rendez-vous du lendemain. Des fleurs ? Trop commun. Une bague de diamant ? Trop prématuré. Des bonbons ? Trop niais. J'opte finalement pour un madrigal. Un poème bien tourné fait toujours chavirer le coeur d'une femme, j'en sais quelque chose. Petit souci cependant : j'ignore tout de l'apparence de la fille que j'ai invitée au restaurant. Dans le doute j'écris une bonne centaine de madrigaux différents selon toutes les combinaisons possibles à savoir elle est blonde/brune/ rousse/châtain avec des yeux noirs/bleus/verts/noisettes/pers, sa taille est fine/élancée/généreuse, sa peau est blanche comme le lait/ noire comme l'ébène/bronzée comme le cuivre. Ce n'est que quelques heures plus tard que je m'endors, vers quatre heures du matin. Il faut que je dorme! La journée qui m'attend demain est particulièrement chargée!
(Suite du feuilleton que je n'avais pas pu commencer hier pour cause de week-end pantouflard)
Lundi
Tout commence donc le
lundi matin à 6h30 lorsque le réveil se met à
sonner. On est lundi matin, par conséquent je peux faire la
grasse matinée. Je me rendors donc pour me réveiller
une demie heure plus tard en me rendant compte que j'ai totalement
oublié de préparer mes cours pour la journée. Je
me lève précipitamment, me rue sur mon ordinateur,
cherche les fichiers dont je dispose sur mon disque dur. C'est alors
que j'aperçois, posé sur mon bureau, le paquet de cent
trente copies que je n'ai pas eu le courage de corriger durant le
week-end qui semble m'observer d'un air narquois.Pourquoi donc ai-je
annoncé à l'ensemble de mes classes un contrôle
supplémentaire pour cette semaine qui ne contribuera qu'à
augmenter ce volumineux paquet ? Après avoir sorti mes cours
de la journée sur feuille, je pars sur la route qui conduit au
collège où je travaille.
« Vous
n'oublierez pas le pré-conseil de la 6ème bidule. »
me dit ma principale au moment où je franchis le perron du
collège. « Non bien sûr! » (comme
si j'étais du genre à oublier des réunions!)
« Et la réunion parents professeurs pour le
compte-rendu des évaluations de 6ème, non plus ? »
« Bien sûr que non! » (saperlipopette!
J'avais totalement oublié ça! Moi qui comptais passer
ma soirée à lire du Théophile de Viau, c'est
encore raté.) trois heures de cours plus tard, je me file à
la cantine de mon établissement. Un quart d'heure plus tard,
après avoir ingurgité mon plateau repas (en recrachant
cependant le plastique que je digère assez mal), je me rends à
ce fameux préconseil. Après avoir donné mon avis
sur les quarante élèves de la classe (quel ministre a
osé prétendre que les effectifs diminuaient dans le
secondaire ?) je m'en retourne au pas de course à l'autre bout
de l'établissement où j'ai donné rendez-vous au
petit Kévin pour lui apprendre à ranger son classeur de
français (je sais, je fais une fixation sur les classeurs, et
ça ne date pas d'hier, voir ma note du 17 décembre 2006 ).
Depuis mon engagement volontaire pour lutter contre les escadrons de
la mort en Argentine, je n'ai jamais rien vu d'aussi horrible que le
classeur de Kévin, Guernica à côté, c'est
de la guimauve. Evidemment, il n'est pas là. Je retourne donc
en courant au bureau de la vie scolaire où je demande à
ce qu'on m'appelle Kévin au micro. « Le petit Kévin
est attendu au CDI pour ranger son classeur de français! »
Le message ayant eu l'effet escompté, je vois Kévin
arriver, l'air ahuri comme d'habitude. Le temps d'expurger son
classeur de français des feuilles de SVT, technologie,
histoire, maths, pokémon, d'un sandwich jambon-beurre et d'une panoplie de Dark Vador qui s'y trouvent, la reprise des
cours sonne déjà.
Trois heures plus tard,
je m'apprête à partir lorsque je me souviens que j'ai la
fameuse réunion parents-professeur de présentation des
évaluations d'entrée en sixième. Je devrais
pourtant m'en souvenir : plus de mille pages à corriger en un
week-end et je ne compte même pas le temps que j'ai passé
à rentrer les résultats dans l'ordinateur (en étant
obligé de recommencer trois fois parce que je m'étais
trompé dans l'ordre alphabétique des élèves).
À peine le temps de souffler que déjà les
parents d'élèves envahissent les couloirs. Etant le
professeur de français de toutes les classes de 6ème,
je me dois d'assister à deux réunions en même
temps. J'ignore encore comment ma principale sait que je possède
le don d'ubiquité ? (ses collègues des établissements
où j'ai passé l'année précédente
l'auront sans doute informée sur mes pouvoirs paranormaux).
Je
commence la présentation des livrets dans une classe, puis me
télétransporte au premier étage où je
continue avec la deuxième. Lors de la distribution des livrets
au parents, moment solennel que j'accompagne au piano d'une musique
de Wagner, je constate qu'un livret d'évaluation s'est
visiblement égaré dans le continuum espace-temps, je
n'arrive plus à le retrouver. Je retourne dans la salle de la
première réunion où une horde de parents
d'élèves fait déjà la queue pour me poser
des questions sur les résultats de l'évaluation.
« Pourquoi mon enfant a-t-il réussi cette
évaluation alors que c'est une grosse tache ? » ou
plus classiquement : « pourquoi mon enfant a-t-il raté
cette évaluation alors que c'est un petit génie ? »
« Que me conseillez-vous de faire pour développer
son goût pour l'orthographe ? » « Pensez-vous
vraiment que le nutella développe les capacités du
cerveau ? » « Les dictées
favorisent-elles la circulation sanguine ? » « Pouvez-vous
expliquer à mon fils pourquoi cheval fait chevaux au pluriel,
moi je n'y arrive pas... » « Je conpren pa
pourkoi mon fiss fé dé fot d'ortograf... »
Je réponds tant bien que mal aux questions de mes
interlocuteurs qui se pressent autour de moi comme des fans
hystériques autour du chanteur de Tokio hôtel; en
cherchant à me rendre dans l'autre salle, je constate avec
effroi que j'ai perdu mes pouvoirs de téléportation.
L'émotion sans doute... Il va me falloir emprunter les
couloirs et les escaliers comme un vulgaire collégien.
Je me fraye un passage dans la foule toujours plus nombreuse des parents d'élèves qui affluent autour de moi. J'arrive enfin à franchir le seuil de la porte et à m'enfuir dans le couloir. Malheureusement, des parents de l'autre sixième qui passaient par-là m'ont vu et se précipitent sur moi en poussant des cris hystériques. Après avoir signé quelques autographes et expliqué tel l'oracle de Delphes, la signification symbolique des graphiques représentant les résultats des évaluations d'entrée en sixième, j'atteins enfin la salle où a lieu l'autre réunion. Il n'y a plus que ma collègue de maths et la prof principale, les parents ayant déserté les lieux par désespoir de ne pas m'y voir. Du coup j'ai l'air con avec mon cahier d'évaluation que j'apportais aux parents qui n'avaient pu le consulter. Épuisé par cette soirée, je me dirige vers la sortie de derrière pour échapper à la foule des parents d'élèves qui attendent sur le perron.
De retour chez moi, je constate qu'il n'est pas loin de 22h. Au moment où je rentre, j'entends le téléphone sonner. C'est ma soeur. Comme d'habitude, elle se désole qu'à mon âge je sois encore célibataire, sans enfants. Elle voudrait qu'on puisse l'appeler tata.
Elle est marrante ma soeur! Depuis que Kévina m'a laissé tomber, je n'ai pas eu le temps de chercher une femme digne de ce nom, je suis trop occupé. Mais bon, j'aime bien ma soeur, alors je décide de faire un effort. Trouver une fille, ça ne doit pas être si compliqué, il y en a partout. Je n'ai pas le courage de sortir de chez moi, aussi décidè-je de chercher sur internet. En tchattant, je tombe sur une fille qui a à peu près mon âge et qui m'a l'air sympa, la preuve : elle aime regarder le ski acrobatique à la télévision en mangeant des haricots verts (moi pas trop, mais je fais semblant que oui, histoire de ne pas passer pour un gros rabat-joie). Après avoir discuté pas mal de temps avec elle et découvert qu'elle avait probablement connu le cousin d'un phasme à tiare de mes amis (ce qui contribue grandement à nous rapprocher), je l'invite au restaurant pour le mercredi soir suivant. Je corrige une centaine de copies et puis je vais me coucher parce qu'il est tout de même trois heures du matin.
Vous aurez pu constater que ce blog souffrait d'un déficit chronique de nouvelles notes. Ce n'est pas une question de mauvaise volonté, c'est tout simplement que je n'ai pas le temps de vous donner de mes nouvelles, vu la vie trépidante qui est la mienne. Par exemple, ça fait une éternité que je n'ai pas vu un film français au cinéma. Je n'ai pas le temps et quand bien même je le trouverai, ce serait une perte de temps, étant donné que mon existence correspond en tous points aux clichés les plus éculés du cinéma hexagonal. Ma vie c'est Au secours j'ai trente ans, mixé avec Entre les murs, deux films que je n'ai pas vus et que je n'irai jamais voir sauf si on m'y traîne de force.
Je sens que, désireux d'en savoir plus, vous allez me demander des précisions supplémentaires. Et même si vous ne le faites pas, comme j'ai écrit vos interventions à l'avance sans tenir aucunement compte de votre avis réel, vous n'y échapperez pas de toute façon. Laissez moi donc vous narrer une semaine ordinaire dans la vie d'un prof trentenaire, jour par jour. Pour des raisons narratives, j'adopterai un récit en temps réel et en décalé d'une semaine. Pour l'heure, nous sommes donc dimanche soir. Rien à signaler sinon que la semaine qui s'annonce risque d'être particulièrement éprouvante vu la quantité de griffonnages qui figurent sur mon agenda...
Ayant eu Xavier Darcos, actuel sinistre de l'Education Nationale, comme professeur à la Sorbonne, j'avais pu constater qu'il faisait des erreurs parfois grossières (sur l'attribution d'un ouvrage à un auteur qui ne l'avait pas écrit, par exemple). Mais là, c'est le pompon! Ne pas savoir conjuguer le passé antérieur, pour un agrégé de lettres classiques, ça la fout mal, et surtout cela prouve que le niveau actuel de recrutement des professeurs est bien supérieur à ce qu'il était du temps de Monsieur Darcos. Aucun stagiaire IUFM de Lettres ne ferait une erreur aussi énorme! Et dire que c'est à cet homme que l'on confie le soin d'élaborer les programmes que suivront nos enfants!
L'auteur de ces lignes tient à préciser que les lieux et les personnes évoqués ci-dessous sont fictifs. Il est possible que les faits le soient aussi, mais il n'y a pas de certitude à cet égard. La mémoire du Concombre laissant fortement à désirer ces derniers temps il n'est pas inenvisageable que les événements relatés se soient réellement produits mais qu'il n'en ait gardé aucun souvenir.
Vous l'ignorez peut-être, mais il se trouve que le Concombre, ci devant auteur de ce blog est professeur de lettres en collège. Mais pas n'importe quel professeur. Il est TZR, c'est-à-dire que bien qu'ayant un statut de fonctionnaire, il passe son temps à effectuer des remplacements ici et là. Il arrive que les remplacements ne soient pas des services complets. Il arrive alors qu'on lui demande d'effectuer un quart de service à un endroit, un autre quart à soixante kilomètres de là et la moitié restante encore ailleurs de façon à ce que son secteur d'activité forme un triangle se rapprochant le plus possible de l'équilatéralité. Bref, il en est venu à passer presque autant de temps sur les routes que devant ses élèves et on se demande comment il trouve le temps de préparer ses cours, de corriger ses copies et d'écrire des inepties sur son blog (la solution est simple : le Concombre dort très peu et il n'a pas ou presque pas de vie sociale, c'est normal, c'est un légume).
Voilà pour le préambule. À partir de maintenant, le Concombre utilisera la première personne pour parler de lui-même parce que la troisième personne ça me fatigue.
Lundi matin, je me lève, me lave, m'habille et comme d'habitude je prends ma voiture pour me rendre à l'établissement où j'exerce ma profession (je vous ai dit que j'étais professeur de français ?) Le lundi matin j'ai cours avec la classe de 3ème B du collège de Saint Troufignolles les Alouettes. Au bout d'une heure de route, j'arrive au collège. Je me gare sur le parking, sors de ma voiture et rentre dans l'établissement par l'entrée de service. « Tiens, me dis-je en parcourant le couloir du bâtiment administratif, ils ont changé l'emplacement du bureau de la gestionnaire durant le week-end ? » Pourquoi pas après tout, c'est le printemps, il faut bien changer un peu. « Ca alors! Pourquoi ont-ils mis la photocopieuse dans le bureau du principal ? Et le bureau du principal là où se trouvaient les toilettes ? Tiens il y a un principal adjoint, maintenant. Comme quoi les suppressions de postes dans l'éducation nationale, c'est pas pour tout le monde. » évidemment, il avait fallu rajouter un bureau pour le secrétariat. Je trouvais tout de même que cela faisait beaucoup de changements en un week-end, d'autant plus que cette restructuration du bâtiment administratif n'avait absolument pas été annoncée. Je constatais également qu'on m'avait changé mon code de photocopieuse. J'allais frapper à la porte de l'intendance et me retrouvai face à une femme dont le visage, familier, m'était inconnu. « Tiens, ils ont aussi changé l'intendante. »
C'est le coeur troublé par tous ces changements que je me rendis dans la salle où je devais faire cours. Je fus bien incapable de la retrouver. En plus de bouleverser la disposition du bâtiment administratif, on avait profité de mon absence dominicale pour changer le numéro des salles de cours. La salle 14 avait tout simplement disparu, remplacée par une salle 104 qu'une autre classe que la mienne occupait. Quant aux élèves, impossible de les retrouver. « Les fripouilles! Ils ont dû profiter de ce bouleversement de locaux pour sécher mon cours! Mais ça ne se passera pas comme ça! » Je descendis illico à la vie scolaire m'enquérir des 3ème B qui avaient disparu aussi mystérieusement de la circulation. Je tombai (métaphoriquement parlant) sur une jeune fille dont le visage pourtant familier ne me disait rien. « Tiens ? Jean-François, Rachida et Anaïs ne sont pas là ? » La fille me regarda avec de grands yeux étonnés, comme si je lui avais parlé chinois. « ça doit être une nouvelle, elle ne connaît pas encore le nom des autres surveillants. » me dis-je en mon for intérieur avant d'aborder le but de ma visite : « Je ne comprends pas, j'avais cours avec les 3ème B et ils ne sont nulle part. Il n'y avait pourtant pas de sortie de prévue, aujourd'hui ? » Nouveau regard interloqué de mon interlocutrice. « Les 3ème B ? Vous voulez parler des 3ème 2 sans doute ? Mais vous êtes sûr qu'ils avaient cours avec vous ? Normalement, ils sont en permanence à cette heure-là. » « évidemment, si on change le nom de la classe sans m'avertir, comment veut-on que je m'y retrouve ? » et me voilà parti en salle de permanence à la recherche des 3ème B.
Tout ce cirque commençait sérieusement à m'énerver. Les élèves prirent un air surpris lorsque je leur affirmai qu'ils avaient cours avec moi, mais devant ma mauvaise humeur évidente n'osèrent trop rien dire. Le temps de trouver une salle de libre, nous perdîmes bien cinq minutes encore. Enfin, les élèves étaient dans la même salle que moi et le cours allait pouvoir commencer. Je sortis la liste des élèves que je garde toujours dans mes affaires – car s'il faut compter sur l'élève responsable du cahier de textes, on en a toujours pour vingt minutes avant qu'il ne se souvienne s'il l'a perdu en salle de techno, en permanence, à la cantine ou lors du voyage en Espagne – et commençai l'appel : « Mélanie Aufray, Mélissa Cissa-Tinteresse, Kevin Icole, Ahmed Imwatu... » Je continuai ma litanie sans que personne ne réponde. Les élèves me regardaient avec un air complétement ahuri. Visiblement, tous les élèves de 3ème B avaient décidé de sécher mon cours. Ce que je m'expliquais mal en revanche, c'était la présence de tous ces élèves que je ne connaissais pas. « ça fait beaucoup de nouveaux en l'espace d'une semaine! » Mais il en fallait plus que cela pour m'abattre! Ce cours aurait lieu, quoiqu'il arrive! « Bien! Sortez vos classeurs! On continue le cours sur l'autobiographie, on va corriger les exercices que vous aviez à faire pour aujourd'hui! » Les élèves se regardèrent avec un air désemparé, l'un d'eux finit par lever la main pour dire : « Mais Monsieur. Madame Truc ne nous a pas donné d'exercices à faire.
- Pourquoi me parlez-vous de Madame Truc ? Qui est Madame Truc ?
- Ben, notre professeur de français...
- Quoi ? Arrêtez de me raconter n'importe quoi! C'est vraiment la pire excuse que j'ai jamais entendue pour justifier que vous n'avez pas fait votre travail! Vous me copierez cent fois : « je ne dois pas inventer des personnes qui n'existent pas pour ne pas faire mes devoirs! »
C'est à ce moment-là, je crois que l'on frappa à la porte.
Un homme en cravate que je ne connaissais pas mais dont le visage m'était pourtant familier entra dans la salle.
« Qui êtes-vous, Monsieur ?
- Comment ça, qui je suis ? Mais je suis Monsieur Bidule!
Devant mon silence suspicieux, l'homme ajouta : « Monsieur Bidule! Le principal de ce collège!
- Ah! Ça alors! Ils ont aussi changé le principal.
- Monsieur le Concombre, je ne comprends rien à ce que vous dites, mais vous êtes attendu au collège de
Saint-Troufignolles les Alouettes. Ils vous ont cherché partout, ils ont même appelé la police pour savoir si vous aviez eu un accident.
À ce moment précis, les choses m'apparurent clairement. Je sus pourquoi le visage de l'intendante, de la surveillante, du principal m'étaient familiers. Sur le trajet qui me menait au collège de Saint-Troufignolles les Alouettes, j'avais bifurqué au mauvais endroit, empruntant la route qui conduisait à Bonpié-Bonneuil où j'avais cours avec la classe de 6ème 3 le lundi après-midi. Quant à la classe que j'avais devant les yeux, c'était la 3ème 2, la classe de Madame Truc, une collègue estimable dont j'avais oublié le nom, schizophrénie de ma vie actuelle oblige...