Through the looking glass : penultième partie
La suite incroyable de cette histoire extraordinaire!
Dans les jours qui suivirent, mon reflet changea d'appartement,
j'appris que les studios Disney avaient racheté les droits des
Chroniques d'Ibiros. Désormais, l'être qui se
faisait passer pour moi avait abandonné son emploi de
professeur, il vivait à Paris dans un luxueux F3, il passait
ses soirées dans des cocktails mondains et ramenait
régulièrement de charmantes créatures chez lui.
Ne faisant plus de sport comme j'en avais l'habitude et consommant
davantage d'alcool et de mets raffinés qu'il n'aurait fallu,
il prenait insensiblement du poids.
Nous n'avions plus à rien à nous dire. Je me murais
dans mon silence, spectateur muet de sa vie de débauche,
tandis qu'il ne daignait même plus m'adresser la parole.
Pourtant, il avait encore besoin de moi. C'est ce qu'il me fit savoir
un soir qu'il était plus sobre que d'habitude.
- Concombre, tu sais que dans le fond je t'aime bien. J'ai vécu pendant plus de trente ans de l'autre côté du miroir. Je suis peut-être la personne qui te connaît le mieux.
- Qu'est-ce que tu sais de moi ? Qu'est-ce que tu as de commun avec moi ? Comment peux tu encore te regarder dans une glace avec la façon dont tu te comportes ?
- Tu veux dire : comment est-ce que je peux encore te regarder dans une glace. Mais peu importe ce que tu penses de moi, tout ce que je fais, je le fais un peu pour toi. Tu veux que je te dise pourquoi tu as raté deux fois le concours d'entrée à Normale Sup ? Pourquoi tu échoues chaque fois que tu passes l'agrégation ? Pourquoi ta vie sexuelle et sentimentale est un désastre quand elle n'est pas inexistante ? Pourquoi tu végètes en collège alors que tu pourrais enseigner à l'université ? Pourquoi ton talent littéraire ne te sert qu'à écrire de petites histoires stupides sous couvert d'anonymat sur un blog confidentiel ou à gagner d'improbables concours de poésie ou de nouvelles organisés par des comices agricoles ? Tu es pourtant un garçon plein de qualités : intelligent, cultivé, drôle, sensible. Mais avec tout cela, tu as un défaut absolument rédhibitoire qui fait que toutes ces qualités ne te servent à rien : tu es un loser, Concombre. Tu ne réussis jamais rien parce que tu pars battu d'avance. Ce qu'il te faut, c'est quelqu'un qui vive ta vie à ta place, un battant, quelqu'un qui sache ce qu'il veut, ou plutôt ce que veulent les autres, comme moi par exemple...
Devant mon silence obstiné, il poursuivit sa tirade.
- Ton problème, c'est que tu réfléchis trop. Pas étonnant que tu te sois retrouvé de l'autre côté du miroir! Ah! Ah! Ah! Alors que moi, je ne me pose pas de questions existentielles, ma nature de reflet me permet de me conformer à l'image que l'on a ou que l'on voudrait avoir de moi. Imagine ce que nous pourrions faire ensemble. Tu serais celui qui pense et je serais celui qui agit. Tu pourrais enfin te livrer complétement à l'observation et à la réflexion, sans avoir à te soucier de faire bonne figure en société, de gagner ta vie ou d'accomplir d'autres activités sociales qui sont pour toi des fardeaux. Je te fournirai les livres dont tu as besoin pour alimenter ton activité cérébrale, en échange tu écriras des histoires qui alimenteront notre compte en banque. Et je t'offrirai un accés à tous les milieux sociaux que tu pourras observer et disséquer à loisir sans avoir à t'impliquer personnellement. C'est ce que tu as toujours voulu, non ? Te contenter d'une activité purement passive d'observateur.
- Mais tu ne comprends pas. Ce que tu as fait de moi me dégoûte! Je refuse de m'associer avec le monstre que tu es.
- Allons donc. Ton corps et ton nom sont des marques déposées dont j'ai racheté les droits, je les gère comme je le veux. Mais si tu refuses mon offre tu n'auras qu'une existence végétative, semblable à celle du légume que tu as toujours été. Si tu l'acceptes, tu pourras exister à travers ton oeuvre et toucher des milliers de lecteurs. C'est ce que tu as toujours voulu, non ? Te consacrer entièrement aux activités de l'esprit, débarrassé de la pesanteur matérielle de ton corps et de ses besoins impérieux ?
Je refusai encore une fois.
- Très bien, dans ce cas, tu dois t'attendre au pire...
(A suivre...)
Comments
S'attendre au pire...
Il n'y a pas pire que le pire, donc ça ne peut qu'aller mieux, même si selon toutes les apparences nous sommes dans la pire des situations.
Vivement la suite!
Reflet démoniaque, petite voix (de la conscience) audacieuse... Concombre, c'est un coup sacré coup de pied aux fesses !
J'attends la suite... et fin.