Question d'économies
J'ai 28 ans. J'ai
une femme à qui j'ai fait deux enfants, j'ai par ailleurs trois enfants de
trois concubines différentes à qui je verse
régulièrement une pension alimentaire. Je possède
un yacht, un manoir de caractère dans le Languedoc et un hôtel
sur la côte d'azur. On peut dire que je me suis fait tout seul,
mes parents étaient ouvriers près du Petit-Quevilly en
Normandie et ils ont passé leur vie à trimer pour
gagner des misères. Je leur ai acheté une petite maison
qu'ils n'auraient jamais pu s'offrir avec leur maigre pension
alimentaire. Ils sont fiers de ce que je suis devenu et ne cessent de
se plaindre de mon fainéant de frère qui, depuis qu'il
a repris un magasin de fleurs, végète comme un bégonia
malade. On se demandera sans doute quel métier j'exerce pour
afficher ainsi une telle réussite.
C'est bien simple,
je suis professeur, en collège la plupart du temps, plus
rarement en lycée. Je tiens à préciser que ma
loyauté au système est sans faille. Je n'exerce mes
fonctions que dans le cadre de l'Education Nationale, contrairement à
certains de mes collègues qui utilisent leurs compétences
pour le profit d'officines privées qui abusent scandaleusement
de la crédulité de parents en mal de réussite
scolaire pour leur progéniture. Je n'ai jamais fait d'à
côtés, il m'arrive certes comme presque tous les
professeurs de faire des heures supplémentaires, mais ce n'est
jamais plus de deux ou trois par semaine et exclusivement lorsqu'un
chef d'établissement me le demande. Je répugne
également à utiliser les méthodes vantées
par le Concombre sur son site Vivre me fait rire et dont j'estime
qu'elles sont à la limite de la légalité.
Mon secret ? Je
suis TZR. Je ne rentrerai pas dans une longue explication sur ce
qu'est un TZR au sein de l'Education Nationale, mon récit
parlera pour moi (par ailleurs, le Concombre dont le blog constitue
une référence en la matière explique de quoi il
retourne ici). Disons pour faire court qu'il s'agit d'un professeur
pourvu d'un poste qui l'amène à effectuer des
remplacements de courtes, moyennes ou longues durées.
Lorsqu'il y a de cela cinq ans, j'ai été affecté,
selon les hasards d'une procédure qui tient davantage de la
loterie que du bon sens, dans l'académie d'Aix-Marseille, j'ai
d'abord songé à abandonner le métier de
professeur pour ouvrir un kébab. Ma famille était
normande, ma femme était normande, tous mes amis étaient
normands et je n'avais jamais de ma vie mis les pieds à
Marseille. Inversement, certains de mes collègues marseillais
avaient été mutés à Rouen sans jamais
l'avoir demandé. C'est donc, résigné, parce
qu'il fallait bien nourrir le premier enfant que ma femme venait de
mettre au monde que je me suis préparé à
déménager. C'est au moment de louer un appartement sur
place que j'ai appris qu'en plus d'avoir été muté
à l'autre bout de la France j'étais affecté sur
un poste de TZR.
Les TZR, ce sont un
peu les pompiers de l'Education Nationale, ceux qui interviennent à
deux semaines du brevet des collèges ou du baccalauréat
pour remplacer un professeur qui ne l'a pas été
(remplacé) depuis trois mois parce qu'il (elle) est tombé(e)
d'une échelle/ enceinte/ malade/ sur un élève
psychopathe qui lui a tailladé le ventre à coups de
cutter. Les TZR ont un établissement de rattachement qui
constitue leur adresse administrative et où ils ne mettent les
pieds qu'à la réunion de pré-rentrée et
lorsqu'ils n'ont pas de remplacement à effectuer. Le reste du
temps, ils effectuent des remplacements sur leur zone de remplacement
- dont l'extension varie selon les académies et les matières
et qui peut parfois s'étendre aux dimensions d'un département
entier - ou sur une zone de remplacement limitrophe. Mon
établissement de rattachement se trouvait quelque part dans la
campagne provençale, dans un lieu dont j'ai oublié
depuis la localisation précise. Lorsqu'il n'a pas de
remplacement, le professeur TZR attend chez lui ou dans son
établissement de rattachement le coup de téléphone
du rectorat qui doit décider de son affectation.
Pour ma part, je
n'eus pas à attendre longtemps : le jour même de la
rentrée, on me proposait un remplacement dans un collège
de Strasbourg. Jeune professeur débutant, et bien que
Strasbourg n'entrât pas dans ma zone de remplacement,
j'acceptai le poste. Les syndicats me traitèrent de fou, me
disant qu'en acceptant un remplacement à une telle distance de
mon établissement de rattachement, je créai un
précédent inédit. Pourtant, ce remplacement
allait se révéler beaucoup plus profitable que je
n'aurais pu l'espérer. Ce qu'il faut savoir, c'est que le TZR
touche une indemnité pour ses remplacements, calculée
selon la distance kilomètrique qui sépare son
établissement de rattachement de l'établissement où
il exerce en tant que remplaçant. Je restai un mois à
Strasbourg, ce n'est que trois mois plus tard que je touchai les
indemnités qui m'étaient dues et je constatai avec
surprise qu'elles s'élevaient à une somme qui
équivalait à plus de trois fois mon salaire de base. Le
mois suivant, ayant constaté que j'acceptais n'importe quel
poste, on m'envoya à Lille, puis le mois suivant ce fut à
Amiens et à Quimper.
Lorsque j'avais été
envoyé à Strasbourg j'avais dû puiser sur mon
compte en banque pour me payer l'hébergement, mais lorsque je
commençais à toucher les ISSR, je pus mettre un sacré
paquet d'argent de côté. Aussi n'hésitai-je pas
une seconde lorsque l'on me proposa un remplacement de six mois à
Nouméa. Le prix du billet qui s'élevait à 2000
euros me sembla une bagatelle. Ce remplacement fut le véritable
jackpot. Chaque journée de remplacement effectuée me
rapportait plus de quatre fois mon salaire de base. À la fin
du mois les sommes perçues, si elles n'étaient pas de
loin aussi importantes que le salaire d'un patron du CAC40, étaient
néanmoins largement supérieures au salaire d'un premier
ministre ou d'un président de la République, même
après une augmentation de 140%. C'est là aussi que je
fis la rencontre d'une charmante jeune fille que je n'eus aucun mal à
éblouir par mon somptueux train de vie et à qui je fis
un enfant un soir où j'avais bu un peu trop de liqueur de
niaouli. L'année suivante, il y eut la Réunion, la
Guadeloupe, la Martinique, la Guyane, Wallis et Futuna, Saint Pierre
et Miquelon, Tahiti, la Terre Adélie. Chaque fois qu'il y
avait un remplacement à faire à l'autre bout du monde,
c'est moi qu'on envoyait, sachant que je ne refusais jamais un poste
où qu'il se trouve. Je ne voyais que très peu ma
famille, mais c'était le prix à payer. Je me consolais
comme je pouvais avec une charmante réunionnaise, puis une
guadeloupéenne qui eurent toutes deux un enfant de moi.
Voilà
comment, moi, simple professeur certifié du secondaire j'ai pu
faire fortune en l'espace de quelques années.
Je me suis évidemment demandé ce qui poussait l'Education Nationale à dépenser autant d'argent pour m'envoyer à l'autre bout du monde plutôt que de procéder à un recrutement local. Lorsque j'ai posé la question au ministère, on m'a répondu sèchement qu'on n'allait pas employer un vacataire payé avec l'argent du contribuable alors que l'on disposait de titulaires tel que moi qui n'avaient pas d'affectation. C'était une question de bon sens, de bonne gestion du personnel et d'économies!
Comments
Pour ma part, j'ai toujours rêvé (depuis ma plus tendre enfance) d'être TZR un jour.