Ici est un autre ailleurs
L'auteur de ces lignes tient à préciser que les lieux et les personnes évoqués ci-dessous sont fictifs. Il est possible que les faits le soient aussi, mais il n'y a pas de certitude à cet égard. La mémoire du Concombre laissant fortement à désirer ces derniers temps il n'est pas inenvisageable que les événements relatés se soient réellement produits mais qu'il n'en ait gardé aucun souvenir.
Vous l'ignorez peut-être, mais il se trouve que le Concombre, ci devant auteur de ce blog est professeur de lettres en collège. Mais pas n'importe quel professeur. Il est TZR, c'est-à-dire que bien qu'ayant un statut de fonctionnaire, il passe son temps à effectuer des remplacements ici et là. Il arrive que les remplacements ne soient pas des services complets. Il arrive alors qu'on lui demande d'effectuer un quart de service à un endroit, un autre quart à soixante kilomètres de là et la moitié restante encore ailleurs de façon à ce que son secteur d'activité forme un triangle se rapprochant le plus possible de l'équilatéralité. Bref, il en est venu à passer presque autant de temps sur les routes que devant ses élèves et on se demande comment il trouve le temps de préparer ses cours, de corriger ses copies et d'écrire des inepties sur son blog (la solution est simple : le Concombre dort très peu et il n'a pas ou presque pas de vie sociale, c'est normal, c'est un légume).
Voilà pour le préambule. À partir de maintenant, le Concombre utilisera la première personne pour parler de lui-même parce que la troisième personne ça me fatigue.
Lundi matin, je me lève, me lave, m'habille et comme d'habitude je prends ma voiture pour me rendre à l'établissement où j'exerce ma profession (je vous ai dit que j'étais professeur de français ?) Le lundi matin j'ai cours avec la classe de 3ème B du collège de Saint Troufignolles les Alouettes. Au bout d'une heure de route, j'arrive au collège. Je me gare sur le parking, sors de ma voiture et rentre dans l'établissement par l'entrée de service. « Tiens, me dis-je en parcourant le couloir du bâtiment administratif, ils ont changé l'emplacement du bureau de la gestionnaire durant le week-end ? » Pourquoi pas après tout, c'est le printemps, il faut bien changer un peu. « Ca alors! Pourquoi ont-ils mis la photocopieuse dans le bureau du principal ? Et le bureau du principal là où se trouvaient les toilettes ? Tiens il y a un principal adjoint, maintenant. Comme quoi les suppressions de postes dans l'éducation nationale, c'est pas pour tout le monde. » évidemment, il avait fallu rajouter un bureau pour le secrétariat. Je trouvais tout de même que cela faisait beaucoup de changements en un week-end, d'autant plus que cette restructuration du bâtiment administratif n'avait absolument pas été annoncée. Je constatais également qu'on m'avait changé mon code de photocopieuse. J'allais frapper à la porte de l'intendance et me retrouvai face à une femme dont le visage, familier, m'était inconnu. « Tiens, ils ont aussi changé l'intendante. »
C'est le coeur troublé par tous ces changements que je me rendis dans la salle où je devais faire cours. Je fus bien incapable de la retrouver. En plus de bouleverser la disposition du bâtiment administratif, on avait profité de mon absence dominicale pour changer le numéro des salles de cours. La salle 14 avait tout simplement disparu, remplacée par une salle 104 qu'une autre classe que la mienne occupait. Quant aux élèves, impossible de les retrouver. « Les fripouilles! Ils ont dû profiter de ce bouleversement de locaux pour sécher mon cours! Mais ça ne se passera pas comme ça! » Je descendis illico à la vie scolaire m'enquérir des 3ème B qui avaient disparu aussi mystérieusement de la circulation. Je tombai (métaphoriquement parlant) sur une jeune fille dont le visage pourtant familier ne me disait rien. « Tiens ? Jean-François, Rachida et Anaïs ne sont pas là ? » La fille me regarda avec de grands yeux étonnés, comme si je lui avais parlé chinois. « ça doit être une nouvelle, elle ne connaît pas encore le nom des autres surveillants. » me dis-je en mon for intérieur avant d'aborder le but de ma visite : « Je ne comprends pas, j'avais cours avec les 3ème B et ils ne sont nulle part. Il n'y avait pourtant pas de sortie de prévue, aujourd'hui ? » Nouveau regard interloqué de mon interlocutrice. « Les 3ème B ? Vous voulez parler des 3ème 2 sans doute ? Mais vous êtes sûr qu'ils avaient cours avec vous ? Normalement, ils sont en permanence à cette heure-là. » « évidemment, si on change le nom de la classe sans m'avertir, comment veut-on que je m'y retrouve ? » et me voilà parti en salle de permanence à la recherche des 3ème B.
Tout ce cirque commençait sérieusement à m'énerver. Les élèves prirent un air surpris lorsque je leur affirmai qu'ils avaient cours avec moi, mais devant ma mauvaise humeur évidente n'osèrent trop rien dire. Le temps de trouver une salle de libre, nous perdîmes bien cinq minutes encore. Enfin, les élèves étaient dans la même salle que moi et le cours allait pouvoir commencer. Je sortis la liste des élèves que je garde toujours dans mes affaires – car s'il faut compter sur l'élève responsable du cahier de textes, on en a toujours pour vingt minutes avant qu'il ne se souvienne s'il l'a perdu en salle de techno, en permanence, à la cantine ou lors du voyage en Espagne – et commençai l'appel : « Mélanie Aufray, Mélissa Cissa-Tinteresse, Kevin Icole, Ahmed Imwatu... » Je continuai ma litanie sans que personne ne réponde. Les élèves me regardaient avec un air complétement ahuri. Visiblement, tous les élèves de 3ème B avaient décidé de sécher mon cours. Ce que je m'expliquais mal en revanche, c'était la présence de tous ces élèves que je ne connaissais pas. « ça fait beaucoup de nouveaux en l'espace d'une semaine! » Mais il en fallait plus que cela pour m'abattre! Ce cours aurait lieu, quoiqu'il arrive! « Bien! Sortez vos classeurs! On continue le cours sur l'autobiographie, on va corriger les exercices que vous aviez à faire pour aujourd'hui! » Les élèves se regardèrent avec un air désemparé, l'un d'eux finit par lever la main pour dire : « Mais Monsieur. Madame Truc ne nous a pas donné d'exercices à faire.
- Pourquoi me parlez-vous de Madame Truc ? Qui est Madame Truc ?
- Ben, notre professeur de français...
- Quoi ? Arrêtez de me raconter n'importe quoi! C'est vraiment la pire excuse que j'ai jamais entendue pour justifier que vous n'avez pas fait votre travail! Vous me copierez cent fois : « je ne dois pas inventer des personnes qui n'existent pas pour ne pas faire mes devoirs! »
C'est à ce moment-là, je crois que l'on frappa à la porte.
Un homme en cravate que je ne connaissais pas mais dont le visage m'était pourtant familier entra dans la salle.
« Qui êtes-vous, Monsieur ?
- Comment ça, qui je suis ? Mais je suis Monsieur Bidule!
Devant mon silence suspicieux, l'homme ajouta : « Monsieur Bidule! Le principal de ce collège!
- Ah! Ça alors! Ils ont aussi changé le principal.
- Monsieur le Concombre, je ne comprends rien à ce que vous dites, mais vous êtes attendu au collège de
Saint-Troufignolles les Alouettes. Ils vous ont cherché partout, ils ont même appelé la police pour savoir si vous aviez eu un accident.
À ce moment précis, les choses m'apparurent clairement. Je sus pourquoi le visage de l'intendante, de la surveillante, du principal m'étaient familiers. Sur le trajet qui me menait au collège de Saint-Troufignolles les Alouettes, j'avais bifurqué au mauvais endroit, empruntant la route qui conduisait à Bonpié-Bonneuil où j'avais cours avec la classe de 6ème 3 le lundi après-midi. Quant à la classe que j'avais devant les yeux, c'était la 3ème 2, la classe de Madame Truc, une collègue estimable dont j'avais oublié le nom, schizophrénie de ma vie actuelle oblige...
Comments
La cause vient sans doute d'un abus de yaourt ou de vinaigre balsamique, à moins que cela ne soit la ciboulette (cette dernière fait parfoit perdre la boule, c'est bien connu chez les légumes)....
Bon week-end !