Histoire de famille
Dans ma famille, on
n'aime pas trop les étrangers. Alors quand mon père est
mort, ma mère aurait pu se marier avec un autre gars, un gars
du village. Le problème, c'est que des gars au village, il n'y
en a plus depuis 1970, depuis que la dernière communauté
de hippies a foutu le camp, parce que la terre était trop
aride et qu'il fallait se lever trop tôt pour arroser les
plants de tomates. Ça ne faisait pas l'affaire de ma mère,
vu qu'elle était encore jeune et que ça la démangeait
encore pas mal au niveau du bas ventre, et puis, n'ayant eu qu'un
fils, elle ne se voyait pas interrompre là la nombreuse
postérité qu'elle s'était promise de laisser au
monde. Evidemment, elle aurait pu descendre à la ville se
chercher un homme, mais ça aurait été un
étranger et qu'est-ce que vous voulez, dans la famille on
n'aime pas les étrangers. Du coup elle s'est tournée
vers le seul mâle du village susceptible de la satisfaire si
l'on excepte l'âne Cadichon, et le verrat Grocochon. Or il se
trouve que ce mâle, c'était moi.
Nous avons vécu
ainsi paisiblement pendant plusieurs années. Ma mère
mit au monde une charmante petite fille que nous avons appelée
Anne-Marie comme sa mère. Anne-Marie fut choyée par
toute la famille. Sa mère Anne-Marie n'avait d'yeux que pour
elle, quant à sa grand-mère Anne-Marie, ma mère,
elle en était folle. Son père s'en occupait à
merveille, et elle était l'objet de toutes les attentions de
moi, son grand-frère. Anne-Marie aurait voulu d'autres enfants
qu'Anne-Marie. Malheureusement la sinistre fatalité qui
semblait s'acharner sur notre pauvre famille ne lui en laissa pas le
temps. Elle mourut en se noyant dans une mangeoire à pigeons
avant de mettre au monde son troisième enfant.
J'aurais pu
chercher une femme au village pour me seconder dans les tâches
ménagères harassantes qui composent l'ordinaire de la
vie à la ferme. Le problème, c'est que des femmes au
village, à part ma mère, il n'y en a plus depuis 1972,
depuis que la dernière communauté de lesbiennes a foutu
le camp, importunée par les avances un peu trop pressantes de
l'âne Cadichon. Evidemment, j'aurais pu descendre à la
ville pour chercher une femme, mais ça aurait été
une étrangère et qu'est-ce que vous voulez, dans la
famille on n'aime pas trop les étrangers. Du coup j'ai reporté
mon affection vers la seule présence féminine de mon
entourage. Or, il se trouve qu'Anne-Marie qui allait sur ses quinze
ans était la plus jolie fille qui soit aux alentours et c'est
tout naturellement que nous nous sommes mis en ménage et que
nous avons dormi dans le même lit.
Nous vivons ainsi depuis plusieurs années. Anne-Marie a mis au monde un petit garçon que nous avons appelé Gustave en hommage à son père ainsi qu'à son grand-père. La vie à la ferme reste dure et parfois dangereuse et il m'arrive parfois de penser avec angoisse à ce que pourrait devenir Anne-Marie si par hasard il m'arrivait malheur. Un accident d'arrosoir est si vite arrivé! Et malheureusement, il n'y a plus aucun homme au village qui puisse assurer la succession de la ferme. Quant à aller chercher un étranger à la ville, j'espère bien qu'Anne-Marie n'en sera jamais réduite à une telle extrêmité! Je n'imagine que trop bien de quelles turpitudes ces dégénérés sont capables! Ma mère m'a suffisamment parlé de leurs moeurs ignobles et répugnantes! Lorsque je fais part de mes inquiétudes à celle qui est pour moi tout à la fois une soeur, une fille et une compagne, elle me répond tendrement en me regardant de ses grands yeux charmants : « Ne t'inquiète pas, Gustave, si jamais il t'arrive quelque chose, il y aura toujours Gustave, c'est presqu'un homme maintenant! »
Comments
Imagine la "tête" du livret de famille.
Y a t-il une chance pour que je soie invitée dans cette charmante famille à la fête des mères ? Il y a des années que je ne suis plus allée au zoo :)
Magnifique!
Vous et votre famille venez d'inventer le premier système sociétal à mouvement perpétuel.