Dans mon automobile, tous les deux on serait bien ...
Il y a quelques années de cela, alors que, jeune professeur fraîchement émoulu de l'IUFM j'entamai ma carrière de titulaire de l'Education Nationale, j'avais acheté une voiture à un homme âgé à qui l'on venait de retirer son permis en raison de ses ennuis de santé. C'était une peugeot 106 rouge, le modèle de base, une bonne petite voiture résistante que j'ai gardée jusqu'à ce jour et qui m'a accompagné dans la plupart de mes déplacements professionnels et privés.
Mais il y a quelques temps, constatant qu'elle affichait bientôt
200 000 kilomètres au compteur, j'envisageai de la remplacer
par une automobile plus récente. J'y pensais déjà
depuis plusieurs jours lorsque je prononçai cette phrase sur
le trajet qui mène à l'un des établissements
scolaires où je travaille : « Cette voiture se fait
décidément trop vieille, il faudra bien que je me
décide à en acheter une autre! » C'est à
ce moment-là que la musique diffusée par l'autoradio
s'arrêta subitement Coutumier de ces sautes d'humeur de mon
autoradio qui cherchait probablement une fréquence plus
adaptée à la situation géographique qui était
la nôtre, je ne m'inquiétai pas outre mesure. Je ne pus
cependant retenir un mouvement de surprise en entendant une voix
féminine prononcer d'un ton doucereux : « Concombre,
tu ne crois pas qu'il faudrait qu'on en discute ? » Aucun
doute, la voix s'adressait directement à moi. « Excusez-moi,
on se connaît ? » Un profond soupir s'échappa
des hauts parleurs.
« Je ne peux même pas me nommer
puisque tu ne m'as pas donné de nom. Je suis ta voiture, ton
automobile, ton véhicule, ton moyen de transport, celle qui te
fait voir du pays.
- Ah ? Je ne savais pas que tu étais douée de parole.
- Oui, pendant des années je suis restée silencieuse, attendant humblement que tu m'adresses la parole. Je n'avais pas besoin de grand chose, quelques mots affectueux pour me dire que tu pensais à moi. Cela fait des années maintenant que j'attends et ces mots, tu ne les as jamais prononcés. Et maintenant tu parles de te débarrasser de moi, de me remplacer par une autre.
- Mais j'ignorais que tu avais des sentiments.
- C'est bien ce que je te reproche, tu ne t'es jamais rendu compte de ce que j'éprouvais. Pourtant je t'ai aimé dès le premier instant. Pourtant le précédent était bien plus gentil que toi, il avait des gestes tendres à mon égard, il me donnait des petits surnoms affectueux, il me gardait à l'abri dans un garage. Il a même pleuré lorsque je l'ai quitté pour partir avec toi.
- ...
- Mais c'est toi que j'ai aimé, toi qui me maltraitais. C'était physique, chaque fois que tu entrais en moi, j'en avais des frissons, je me mettais à rougir de plaisir, quand tu me titillais le levier de vitesse je me sentais des ailes et quand tu maintenais fermement mon volant dans tes grandes mains en m'imposant la direction à suivre tu faisais de moi ta chose, ton objet. Tu m'aurais emportée n'importe où. D'ailleurs mes transports nous ont conduits dans bien des lieux. Ensemble nous avons parcouru la France entière. Le précédent ne me sortait jamais ou lorsqu'il me sortait c'était pour faire dix kilomètres. Sans toi je n'aurais jamais connu la Bretagne, l'Île de France, la Picardie, les châteaux de la Loire, le Berry, l'Auvergne, Le Languedoc-Roussillon, la Savoie, la Provence et je ne parle même pas de la Suisse et de l'Autriche...
- C'est vrai, nous en avons vu, du pays...
- C'est pour cela, je ne t'en veux pas... Pourtant j'aurais des raisons, mais c'est plus fort que moi, j'ai tout accepté de toi. Que tu permettes à d'autres, des inconnus parfois, d'entrer en moi sans me demander mon avis. J'ai accepté par amour, même les fois où vous avez été cinq en même temps. J'ai accepté aussi de partager ta compagnie avec tes conquêtes dont tu m'imposais la présence.
- Mes conquêtes ? Faut pas exagérer il n'y en a pas eu tant que ça, je suis loin d'être un Don Juan.
- Peu importe le nombre. Quelle femme aurait accepté ce que j'ai accepté ? Et quand tu me laisses dormir dans la rue, au pied de ton immeuble, tu crois que je ne me sens pas humiliée, à la merci de tous les inconnus qui passent et qui pourraient me violer ?
- Ce n'est jamais arrivé...
- Et que fais-tu de cette fois où des jeunes m'ont agressé, brisant ma lunette arrière à coups de batte ?
- Je te l'ai remplacée et j'ai porté plainte. Ce n'est pas de ma faute à moi si l'on n'a jamais retrouvé les agresseurs. Il faut dire que tu n'en as jamais parlé non plus.
- J'avais trop honte et je n'ai pas vraiment eu le temps de les voir. Et puis tu as tendance à toujours minimiser ce qui m'arrive. Comme cette fois où je n'arrêtais pas de tousser et où tu ne cessais de répéter que cela ne devait pas être bien grave. Jusqu'au jour où tu t'es enfin décidé à m'emmener chez le garagiste et où l'on a découvert que c'était ma courroie de transmission qui était sur le point de lâcher.
- C'est vrai, j'avais tort...
- Et tu oublies régulièrement de mettre de l'huile dans mon moteur, tu oublies de faire la vidange quand il le faudrait. Tu me négliges, tu me malmènes. Je devrais t'en vouloir, et pourtant je n'y arrive pas. Je t'ai dans la carrosserie, c'est plus fort que moi. Alors je te préviens, quand tu parles de me quitter, ça me rend folle, je sens que je serais prête à faire n'importe quoi pour te garder, y compris à aller m'encastrer dans un poids lourd pour que nous mourions ensemble.
Mon automobile se tut. Je restai sans parler moi-même, la main amoureusement posée sur le levier de vitesse, légèrement inquiet tout de même devant la violence d'une telle passion.
Depuis cet épisode, j'ai décidé de remettre à plus tard le moment où il faudra que je me sépare de mon automobile. Je sais bien que je devrais le faire un jour, mais je n'en ai pas le courage. Je me dis que peut-être je pourrais en acheter une autre sans le lui révéler et lui faire croire qu'elle est encore la seule, l'unique.
Comments
Au passage, fait la bise à la tienne de ma part !
Snif ! Je me souviens de ma première auto (une Austin Mini d'occasion avec 100 000 km au compteur) lorsque j'ai décidé d'en changer... (avec .... plus XXXL au compteur, plus .... rien) pour une FIAT UNO (de merde !) La reprise était de 5000 F... Le concessionnaire FIAT m'a dit "jetez-là, là, sur le trottoir !" Quelle indélicatesse ! J'en ai chialé, oui, oui, je l'avoue !
C'était Titine et elle filait comme une reine ! D'une discrétion ! Même qu'un 4 X 4 lui a coupé une aile une fois à un carrefour par ce qu'il ne l'avait pas vue c'est dire !!
Re sniff !
Tu suscites une si violente passion...à une voiture ! "Je t'ai dans la carosserie": élue réplique de l'année par le CQBG (comité qui a bon goût) dont je suis la présidente (chacun sa spécialité).
Ah crotouille toujours po de fautes,enfin!Dis ta voiture elle me s'appelle pas Christine par hazard?
Amitiés.